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Full text of "Les trouvères cambrésiens. Troisième édition"

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BEGUN IN 1858 



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LES 

TROUVÈRES 

. CAMBRÉSiENS , 

PAR M. ARTHUR DINAUX, 

• De la Société Royale de» Antiquaires de frottée. 

» 

t 

TROISIÈME ÉDITION. 



» Alors défaillirent les Mécènes, 
» Et défaillirent aussy les poète*! 

jmmak de mostbs dame. ( Vies des plu.* célèbre? el 
anciens poètes provensaux, qui ont iloui v du teni| s 
des comtes de Provence. Lyon, 1575, i/t-b. ) 




PARIS , 

chez TÉCHENER, libraire place du louvre, n° la, 
VJ S- A-VIS la colonnade. 
1837. 



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SB 



AVERTISSEMENT 

SUR CETTE TROISIÈME ÉDITION. 

Les Trouvères Cambrèsiens ne fournirent d'abord qu'un 
mémoire envoyé à la Société d'Emulation de Cambrai , en ré- 
ponse à l'une des nombreuses questions soulevées par le Pro- 
gramme des Recherches historiques publié par la Société ; ce 
corps savant , qui a rendu et qui rend encore tant de services 
à l'histoire de la contrée , accueillit ce travail avec bienveil- 
lance; il fut publié en deux livraisons dans les Archives his- 
toriques et littéraires du nord de la France et du midi de 
la Belgique, (foi s'impriment à Valenciennes. Une seconde 
édition , revue et augmentée, én fut faite dans la même ville et 
tirée à petit nombre pour être distribuée à quelques amis dont 
on appelait la sage critique et les utiles conseils; ils ne se firent 
pas attendre : parmi ceux qui furent le plus profitables à l'au- 
teur, on doit mettre au premier rang les indulgentes et ém- 
eutes observations consignées dans le Journal des Savans 
(juin 1854) par le savant Raynouard, que les lettres pleu- 
rent en ce moment et que la science regrettera longtems. Ce 
grand maître de la littérature du moyen-âge, malgré son pen- 
chant inné, et bien naturel du reste , vers les premiers poètes 
du midi , ne dédaigna pas de jeter un coup d'œil favorable et 
encourageant sur un essai tenté en faveur des vieux poètes du 
nord. Grâces lui en soient rendues ! Pourquoi faut-il que 
l'expression de notre reconnaissance aille expirer contre la 
froide pierre d'un tombeau ! 





L'auteur doit aussi des remercîmens à M. Paulin Péris, 
dont l'obligeance a été mise à contribution par lui; à MM. Le 
Glay père et fils, chez lesquels il a trouvé sympathie, aide et 
conseil ; et à MM. Francisque Michel et Achille Jubinal, à 
chacun desquels il fut emprunté une pièce du pays qu'ils ont 
eu la gloire de publier les premiers et qu'ils sont assez riches 
pour prêter. 

Avec de tels secours et des additions de plusieurs genres , 
les Trouvères Cambrèsiens, comme ils se présentent aujour- 
d'hui , méritent un peu mieux leur introduction parmi leurs 
illustres confrères en Apollon de la même époque ; il leur sera 
du moins permis de marcher à la suite , et de combler tant 
bien que mal une partie de la lacune qui existe dans l'histoire 
littéraire du nord du royaume , berceau de la monarchie 
comme de la langue française. L'auteur ne se dissimule pas 
que la distance qui le sépare de Paris et des hommes qui l'ha- 
bitent est un obstacle à la confection d'un tel ouvrage ; mais 
d'un autre côté , une position au centre du pays sur lequel il 
travaille, la connaissance de ses vieux usages, de son ancien 
idiome, de ses traditions, sont de nature peut-être à compen- 
ser, jusqu'à un certain point, l'éloignement où il se trouve des 
riches sources de la science et lui feront trouver grâce auprès 
des érudits puissans de la capitale. Il aura du moins tenté de 
placer quelques jalons sur cette route écartée et encore peu 
connue , pour servir de guides à ceux qui , suivant la même 
carrière avec d'autres moyens , pourraient venir après lui. 




n Alors défaillirent les Mécènes , 
» Et défaillirent aussj les poètes ! 

jehan de wosTRiDim. ( Vies des nlus célèbres et 
anciens poètes provensanx, qui ont flourj du temps 
des comtes de Provence, f.yuri, 1575, i/i-8.) 



PRENIKRE PARTIE. 



l règne en général une fausse idée sur les an- 
ciens poètes français ; on rapporte, d'une ma- 
nière trop absolue , tous les premiers essais 
de poésie nationale aux Trouèadours, ou poètes du midi, 
tandis que presqu'en même tems florissaient les Trouvé- 




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resy ou poètes du nord. Ces deux noms ont la même ori- 
gine et la même signification ; chaque peuple seulement 
leur a donné la terminaison qui convenait à son lan- 
gage (i). Les brillans troubadours sont plus célèbres et 
plus connus ; les modestes trouvères sont plus délaissés et 
moins appréciés. Cela tient peut-être autant à la réserve 
et à la vergogne naturelle des hommes du nord , qu'à 
l'amour- propre et à l'outre-cuidance qu'on reproche 
quelquefois aux habita ns des rives de la Garonne. 

Quoi qu'il en soit , il reste bien prouvé aujourd'hui 
que le nord de la France eut ses poètes du moyen-âge 
qui ne manquèrent ni d'imagination, ni d'élégance : s'ils 
sont trop oubliés en ce moment , c'est moins faute de gé- 
nie de leur part , que manque de nationalité de leurs 
successeurs, qui ne rappelèrent pas assez souvent leur 
mémoire. La guerre aussi , qui tant de fois ravagea nos 
belles contrées sans cesse disputées , eut quelque part à 
ce délaissement, ou plutôt à la dispersion et à l'abandon 
forcé des matériaux restés après eux. Il appartient au 
siècle qui cherche à raviver les souvenirs d'art et de lit- 
térature du moyen-âge , de réparer autant que possible 



(1) Trouveur, trouvère, trouvadour ou troubadour, répondent par- 
faitement à notre mot poète, formé du grec poièô , qui signifie in- 
venter, trouver; ainsi Homère le poète pouvait, au moyen-âge, être 
traduit par Homère le trouvère. 



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e 



un trop long oubli ; c'est presqu'un devoir filial que ce- 
lui qui commande de rendre les honneurs dûs à ces célé- 
brités enfouies : aujourd'hui , nous avons tous mission 
de remettre à flot ces réputations poétiques, qui, n'étant 
pas assez bien lestées pour arriver à bon port jusqu'à 
nous, ont fini par échouer devant l'écucil des siècles. 



Il sera sans doute trop tard pour quelques-uns de ces 
premiers pères de la poésie romane; leurs œuvres, et 
jusqu'à leur souvenir, ont péri. L'imprimerie, cette pré- 
cieuse conservatrice des monumens littéraires, n'existait 
pas encore : ne nous étonnons donc pas du peu de popu- 
larité qu'ont obtenue jusqu'à présent les travaux de nos 
anciens trouvères. A peine si leurs productions furent 
écrites: les unes passèrent dans les chants des contem- 
porains et se perdirent peu à peu dans le souvenir des 
peuples ; et pour celles qui reçurent les honneurs d'être 
consignées dans les recueils du tems par la main des cal- 
ligraphes (honneurs bien plus rares alors qu'aujourd'hui 
ceux de l'impression ! ) , il faut les aller rechercher péni- 
blement sous la poussière de vieux manuscrits, frustes et 
délabrés , rares à rencontrer, difficiles à déchiffrer et à 
comprendre , et souvent dispersés dans des dépôts scien- 
tifiques étrangers à la France ! 

En dépit de ces difficultés, qu'un petit nombre de per- 
sonnes apprécieront à leur juste valeur, des recherches 
bien conduites sont heureusement tentées en ce moment 




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par des hommes capables (i), pour faire sortir des ténè- 
bres ces premiers essais des poètes nationaux; on veut 
enfin débrouiller ce cahos littéraire où se trouvent tant 
de perles cachées. Il rie s'agit de rien moins que de cons- 
tater le savoir, le goût et le génie de nos pères , de ces 



(i) Tels sont MM. P. Péris, Francisque Michel, Edgar Quinet, 
Leroux de Lincy, G.-F. de Martonne et Ch. Magnin , qui font 
d'utiles et agréables publications de poèmes des premiers siècles de 
la littérature française , extraits des manuscrits de la bibliothèque 
du Roi; M. Frédéric Pluquet, éditeur du Roman de Rou, 
par Robert Wace , poète normand du XII e siècle ; l'abbé De la Rue, 
auteur des Essais historiques sur les Bardes, les Jongleurs et 
les Trouvères normands et anglo -normands , récemment parus à 
Caen, i834, 3 vol. in-8"; et M. Achille Jubinal , élève de l'école 
des chartes, qui vient de mettre au jour, chez Téchener, place du 
Louvre, à Paris, plusieurs livraisons de Poésies du moyen-âge , en- 
tr'autres, les Vingt-trois manières de vilains, pièce fort originale 
du XIII e siècle , et le Lai oVIgnaurés , du trouvère Regnaud, pu- 
blié aussi par MM. Monmerquè et Francisque Michel avec le Lai 
de Mèlicon et celui del trot. En i835 , la ville de Valenciennes a vu 
sortir de ses presses , parles soins de M. H, Delmotte, de Mons, la 
première publication des Tournois de Chauvency, décrits par Jac- 
ques Brètex, en 1285, grand in-8° goth. — MM. Villemain,Fau- 
rielet J.-J, Ampère, dans leurs cours publics , ont aussi attiré l'at- 
tention de la jeunesse et des hommes du monde de notre époque sur 
ce genre de composition. Enfin à l'étranger, MM. Douce , que l'An, 
gleterre regrettera longtems, et Wolf et Dietz , que l'Allemagne cite 
avec orgueil , ont propagé avec succès l'étude de la littérature ro- 
mane , et étendu au loin la gloire de nos premiers poètes. 



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s 



hommes du nord , longtems calomniés sous le rapport 
intellectuel, et que, pour peu qu'on les étudie , on trouve 
cependant si gais , si heureux , si fins , dans leurs grâ- 
cieuses créations. 

Il est vrai que la langue romane , que parlaient les 
trouvères du Cambrésis, de la Picardie et de l'Artois, 
servait merveilleusement à donner à leursjlabels un ca- 
ractère de naïveté tout-à-fait attrayant. Ce langage , com- 
me son nom l'indique, venait des romains et en avait 
retenu l'esprit : imposé par les maîtres du monde après 
leur conquête des Gaules, il fut suivi par les Franks, 
qui , vainqueurs, adoptèrent la langue et une partie des 
usages des vaincus plus civilisés que leurs nouveaux maî- 
tres. Cet idiome s'altéra sans doute en prenant et en per- 
dant successivement des mots qui se remplaçaient , mais 
il conserva toujours son caractère primitif, et même la 
prononciation romaine. Ce fait $e démontre par l'identité 
de la prononciation de certaines syllabes très-usitées de 
la langue romane avec celles analogues de l'italien qu'on 
doit supposer avoir conservé les meilleures traditions ro- 
maines (i). 



(1) Cette identité, dont la remarque n'a, je crois, encore été pu- 
bliée par personne , est frappante. En effet, nous voyons que dans le 
vieux langage et dans le patois cambrésien qui en dérive, le mot qu'on 
écrit aujourd'hui avec ch était prononcé dur; ainsi on disait kien pour 
chien ; kène pour chêne ; cal i au pour château ; kanone pour cha- 



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G 



Le Roman, langue nationale du moyen-âgé, était donc 
jadis parlé dans notre pays par toute la population , ri- 
che ou pauvre. Cet idiome des trouvères était même es- 
timé des hommes du midi comme langage bien sonnnant 
et agréable; un italien, Brunetto Latini, qui eut la gloire 
d'avoir le Dante pour disciple, se trouvant à Paris en 
1266 , composa un livre intitulé h Trésor, et l'écrivit en 
roman , et il en explique ainsi le motif, tout honorable 
pour l'idiome du nord : « Se aucuns demandoit, dit il , 
» pourquoi chis livres est écrit en roumans, pour chou 
» que nous sommes Ytalien , je diroie que ch'est pour 
» chou que nous sommes en France , et pour chou que 
» la parleure en est plus délitable et plus commune à 
» toutes gens. » 

Quand les seigneurs quittèrent leurs châteaux , quand 
les jeunes clercs allèrent s'instruire dans les écoles de 



noinej etc. Et en italien , le mot qui prend également le chest aussi 
prononcé durement; comme aniiehita, qui se dit : antiquita, etc. 

D'un autre côté , notre patois adoucit la prononciation du ce, du 
ci, comme s'il y avait che, chi; exemple : ichi pour ici; chire, 
chiron pour cire; client pour cent, etc. Cette prononciation est aussi 
exactement la même en italien. Il serait encore facile de montrer 
bien d'autres rapports entre les sons et l'ortographe de notre ancien 
langage , perpétué dans le patois , et ceux de la langue d'à u-delà des 
Alpes. 



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Paris, il se forma un partage plus poli pour le monde 
^ éclairé , et insensiblement le vieux langage devint pa- 
tois et resta le lot du petit peuple des villes et des cam- 
pagnes. Ceux-ci , qui changent peu de choses dans 
leurs allures et leurs habitudes , le gardèrent , et n'y in- 
troduisirent que de loin à loin et bien lentement de lé- 
gères modifications; aussi , même aujourd'hui , reste-t- 
il plus que des traces du roman dans le patois cambré- 
sien. C'est au point qu'un magister de nos villages, pris 
au hasard, lira peut-être avec plus de facilité une chan- 
son romane, que tel parisien éclairé qui n'aurait pas fait 
une étuJe spéciale de ce langage. Qui pourrait , en effet , 
ne pas voir l'affinité qui existe entre les vers suivans , 
écrits vers i3oo, et le patois ordinaire du peuple de nos 
campagnes? ils sont tirés de la romance de Raoul, sire de 
Crcqui, imprimée en io5 couplets dans le 1 er volume des 
Nouvelles historiques de M. d'Arnaud, (i) 

a Le sire de Créki adonc ne fent occhi , 

» Reprint lie chievalier ; car, dame, le veuchyj 

» Ravisieiz been , chey my, roaugrey tant de misière , 

» Connectiez vos mary quy vos avoy t si kière. 

» 



(1) M. GrateL-Duplessis, recteur de l'académie de Douai , philolo- 
gue et bibliophile distingué, vient de publier (en 1836^ le texte exact 
de cette intéressante romance d'après des manuscrits authentiques de 
l'époque.. 



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g). 



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a Li sire awœuk s'dame vesqueist pleus de vingt nns 

» En grand amour, et eut encoires sept enfans , 

» Funda un grand moustier, feit dons ous monastères 

» Etamandia tous cheus qu'avoyent fundiéys siés pères. » 

Ces paroles, qui auraient besoin d'une traduction dans 
l'intérieur de la France , seraient parfaitement comprises 
dans le moindre hameau du Cambrésis. 



Tout altéré qu'il était, ce langage vulgaire, ayant con- 
servé quelques-unes des terminaisons sonores du latin , 
se prêtait facilement à la rime; c'est peut-être là un des 
motifs qui introduisirent le goût des vers si généralement 
dans le Cambrésis et tous les environs, dès le XII e et le 
XIII e siècles. 

Une véritable épidémie rith inique se répandit alors 
dans toutes nos provinces, et, sans parler des nombreu- 
ses chansons qu'on y composa, cette verve métrique vint 
se révéler jusques dans les institutions et les monumens 
du tems. 

Les plus anciennes prières, les commandemens de 
Dieu et de l'église, les oraisons de la Vierge et des saints, 
tous enseignemens religieux et populaires d'une haute 
antiquité, mais dont le langage fut plusieurs fois rafraî- 
chi , étaient mesurés poétiquement et cadencés en rime ; 
les meubles du tems portaient des devises versifiées, et 



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quelquefois, jusques sur la dague qui donnait la mort, 
on lisait une pieuse sentence en vers; vaine leçon à une 
époque où la philosophie qu'on incrustait ainsi sur l'a- 
cier était loin encore d'être gravée dans les cœurs ! 

Presque tous les vieux édifices restes debout présen- 
tent à l'archéologue des inscriptions en vers : les gothi- 
ques épitaphes sont en poésie romane , les vitraux de nos 
cathédrales recèlent d'anciens quatrains , et nos plus 
vieux proverbes, nos dictons populaires, qui datent de 
cette époque , et dans lesquels se résume toute la philoso- 
phie de nos pères, forment encore aujourd'hui un dysti- 
que rimé. Enfin, lorsqu'il fallut instruire la jeunesse, 
on imagina de renfermer dans des lignes mesurées et 
rendues faciles à retenir par la rime, les règles de l'ur- 
banité et du bel usage du monde : de là les quatrains et 
les refrains moraux. 

En même tems, s'érigeaient dans nos villes des confré- 
ries poétiques en l'honneur de la mère de Dieu, où , par 
un mélange bisarre du sacré et du profane qu'on retrou- 
ve si souvent au moyen-âge, on remplaçait Apollon par Ja 
Vierge, et l'Hélicon par le Puy, qui présente aussi l'idée 
d'une montagne : l'invocation de ce nouveau Parnasse 
se fesait sous le titre mystique de Notre-Dame-du-Puy. 
Telle est l'origine des Puys <T amour, d*-s Puys verds, où 
se redisaient les ballades et chants royaux en l'honneur 
de la Vierge, et où l'on délivrait à l'auteur de la meil- 




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leure pièce des couronnes de fleurs et d'autres plus soli- 
des en un riche métal ; on les nommait Chapels de roses 
et Chapels d'argent. Ces assemblées , qu'on peut regarder 
comme les premières sociétés littéraires du pays , avaient 
déjà lieu à Valenciennes en 1229 sous le nom de Notre- 
Dame-du-Puy , et vers i33o à Douai sons le titre de Con- 
frérie des Clercs parisiens (1). Ainsi , rien n'est nouveau 
sous le soleil ! Les concours académiques qu'on célèbre 
aujourd'hui se tenaient dans les mêmes enceintes il y a 
cinq ou six siècles ! Que de choses anéanties depuis lors ! 
Et pourtant , idée consolante, l'amour des lettres est 
resté. 

Cambrai eut aussi une de ces anciennes sociétés litté- 
raires, auxquelles on donnait le nom générique de Cham- 
bres de Rhétorique (2). Ces espèces d'académies s'étaient 
tellement répandues dans nos provinces, que toutes les 
villes un peu considérables en possédaient. A des époques 
solennelles , elles décernaient des prix aux auteurs qui 



(1) Nous entrerons dans quelques détails circonstanciés sur ces vieux 
concours poétiques de la Flandre, dans la partie de notre travail qui 
concerne les Trouvères flamands, et dont la publication ne se fera 
pas attendre. 

(2) Le mot rhétorique était alors sy nomme de poésie, versification; 
on disait des lignes de rhétorique, pour des vers; un maître de 
rhétorique, pour un professeur de poésie. 



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avaient le mieux résolu des questions mises au concours , 
et aux sociétés qui exécutaient, durant ce congrès scien- 
tifique , les plus belles moralités, genre de pièces drama- 
tiques du tems. Un jour, dit M. de la Serna Santander 
(1), la chambre de rhétorique d' Arias distribua des prix 
sur la question : Pourquoi la paix ne venait point en 
France? Question tout-à-fait de circonstance dans un 
siècle où la guerre était incessante. Les sociétés de Cam- 
brai , Valencien nés, Douai, St.- Quentin et Hesdin se 
hâtèrent de se rendre à Arras, pour répondre à l'appel 
qu'on leur fesait , et peut-être aussi* un peu par curiosité 
et pour apprendre pourquoi la paix ne venait pas? («) 

Les disputeurs du prix devaient résoudre celte impor- 
tante question publiquement et à haute voix dans une 
espèce Je débat dramatique ; les deux prétendans qui en- 
levèrent le plus de suffrages obtinrent pour récompense 
des figurines en argent d'un merveilleux travail : c'é- 



(1) Mémoire historique sur la bibliothèque de Bourgogne , 
Bruxelles, 1809, in-4° et in-8°. 

(2) Un sujet de concours analogue fut récemment donné aux litté- 
rateurs de l'Europe civilisée : en i834 , la Société de la Paix , de 
Genève , ouvrit un concours sur les meilleurs moyens de procurer une 
paix généiale et permanente; les mémoires pouvaient être écrits en 
français, en anglais, en allemand, en italien et en latin. L'auteur du 
mémoire couronné devait recevoir une médaille d'or de 5oo fr. 



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talent une paix , du poids de huit onces, et un agneau 
de six onces d'argent fin, figures allégoriques appropriées 
au sujet traité. Les joueurs d'Hesdin remportèrent la 
Paix et ceux de Cambrai l'Agneau ; les mêmes Cambré- 
siens gagnèrent aussi dans cette brillante journée une 
aîouete d'argent, comme les meilleurs chanteurs de ce 
congrès littéraire. Comme on tenait à satisfaire tous les 
amours-propres et à récompenser tous les efforts, on dis- 
tribua un petit aignelet d'argent à tous ceux qui prirent 
part plus ou moins heureusement à la grande discussion 
sur la paix : c'était la fiche de consolation obligée qu'e m- 
portaient les vaincus . 

Il était rare cependant qu'on s'occupât de débats poli- 
tiques dans ces assemblées à la fois dévotes et poétiques ; 
les sujets pieux étaient à Tordre du jour, et l'on était au 
moins tenu de parler de Y Assomption de la Vierge dans 
une des strophes des pièces qu'on y lisait , allusion mys- 
tique et pieuse, qui, pour le dire en passant, s'alliait 
quelquefois assez singulièrement avec le reste de la ma- 
tière : mais l'opinion du tems était que la "Vierge pouvait 
tout obtenir de son fils et qu'un serviteur de Marie ne 
pouvait jamais être damné ; aussi s'erapressait-on de faire 
preuve d'attachement à la mère de Dieu dans toutes les 
compositions de ce genre, longtems désignées sous le nom 
de fatras divin. Dans la plupart de ces pièces, comme l'a 
dit un écrivain ingénieux, la piété n'exclut pas la médi- 
sance ; elle semble même lui offrir un appui charitable 



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et naturel ; elles ont quelqu'analogie avec cette petite ca- 
tégorie de personnes exaltées spécialement appelées dévo- 
tes : il en a été des Serventois, ou actes de service, d'hu- 
milité, de dévoûment à l'égard de Marie, comme des 
Noels, chants de joie et de louanges ; composés d'abord 
pour honorer le créateur, ils ont fini par réussir surtout 
à déshonorer les créatures. 

11 est une remarque essentielle à faire; les premiers 
vers composés dans nos contrées sortirent des cloîtres , et 
cela était tout naturel : il advint un tems où les lumières 
presque partout éteintes en Europe par la barbarie , 
trouvèrent néanmoins un refuge sous l'humble toit des 
monastères ; les moines leur accordèrent un droit d'a- 
syle, et, sachons dire franchement, à la louange de ces 
hommes , le bien qu'ils ont su faire , ils conservèrent 
longtems et presque seuls , le feu sacré de la science. Les 
premiers, ils cultivèrent le gai savoir, et tinrent pendant 
quelques années avec gloire Je sceptre des muses. Ce fut 
alors que s'ouvrit pour le nord une ère toute poétique. 
Mais bientôt les lumières, dépassant l'enceinte des couvens, 
se répandirent au dehors; les moines furent débordés, ils 
ne purent plus lutter avec les hommes du monde que la 
fréquentation des châteaux , et surtout la société des da- 
mes , polirent de plus en plus. 

La poésie , passant par de nouvelles mains , s'appliqua 
sur de nouveaux sujets : les jeux*partis , les plaids sous 
Vormel, espèces de controverses d'amour, remplacèrent 




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les miracles , les légendes des saints; les flabels ou fa- 
bliaux, les 'pastourelles, succédèrent à la louange éter- 
nelle de la Vierge-Marie , sujet inévitable , qui , comme 
Téloge de Clémence Tsaure à Toulouse , ou de Richelieu 
à l'Académie, revenait sans cesse sous la plume des bar- 
des religieux du nord. 

Les Cours oV amour s'organisèrent aussi dans le beau 
pays que nous habitons. Ce juri amoureux, tout entier 
alors dans l'esprit de ces teins chevaleresques , comme le 
juri politique est dans celui de notre époque , avait les 
dames pour présidentes nées ; leurs arrêts étaient sacrés 
et leurs décisions formaient jurisprudence pour toutes 
les questions galantes : aussi ces juges féminins furent-ils 
souvent chantés par les trouvères ; Legrand d' A ussy, qui 
a compulsé tant de fabliaux , assure qu'on n'y trouve 
jamais de louanges qu'en faveur des beautés blondes : c'é- 
taient les beautés du pays. 

Ce n'est guères que par exception que les brunes 
étaient chantées , encore semble-t-on les excuser de la 
couleur foncée de leur teint et de leurs cheveux ; nous 
en donnerons pour exemple la pastourelle suivante , œu- 
vre d'un trouvère cambrésien qui a cru devoir garder 
l'anonyme , sans doute à cause de son peu de succès près 
de sa bergère, ce qui était contraire à la conclusion ordi- 
naire de ce genre de pièces. Le refrain des trois couplets 
qui suivent paraît être commun à une chanson très- po- 
pulaire de l'époque. 




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8B 



PASTORRELLE (i). 



I. 



De Saint-Quentin à Cambrât 

Chevalchoie l'autre jour, 

Lais un buisson esgairdai 

Touse (fille) un vi de bel atour 
La color et frexe com roze en mai. 
De cuer gai , 

Chantant la trovai 

Geste chansonnete : 
a En non Deu , j'ai bel amin (ami), 

» Coin te (agréable) et joli , 

» Tantsoi-je brunete (quoique brune). » 



Vers la pastoure tornoi 
Quant la vi en son destour 
Hautement la saluai 
Et dis : Deus vos doint (donne) bon jour 
Et honor. 
Celle ke si trovai ai , 
Sans délai, 
Ces amis serai. 



(i) Manuscrit de la bibliothèque du roi, sous le n° io557, copié 
par M. De la Curne de Ste.-Paîaye sur le manuscrit 389 de la biblio- 
thèque de Berne. 



IL 



as 



m 




16 



Dont dist la doucette : 



a En non Dea , j'ai bel a m in , 
» Cointe et joli 
» Tant soie- je brunete. » 



III. 



Deles li seoir alai 

Et li pria de s'amor (de son amour) 
Celle dist : je n'amerai 
Vos , ne autrui , por nul tour 
S'on (sinon) pastor 
Robin , que fieucié l'ai , 
Joie en ai , 
Si en chanterai 
Ceste chansoriette : 
a En non Deu , j'ai bel amin , 
» Coente et joli, 
» Tant soie-je brunete. » 



On pourrait croire que ces juris , ces cours amoureu- 
ses, dont nous parlions plus haut , n'avaient heu que 
pour récréer un monde frivole et léger ; point du tout : 
des hommes gravés, revêtus de la robe magistrale ou de 
la tunique ecclésiastique , participaient à ces fêtes. Le 
président Rolland (1) nous a conservé des détails pré- 



(i) Recherches sur les prérogatives des Dames chez les Gaulois, 
sur les cours d'amour, etc. Paris, 1787, in-ia, pages 162-166. 




17 




deux sur les grands seigneurs de nos provinces et les 
chanoines de Cambrai , Lille , Tournai et Saint-Omer, 
qui, escortes des nobles prévôts 'des villes de Lille et de 
Tournai, assistèrent à la cour amoureuse tenue par le roi 
Charles VII , et y remplirent tous des fonctions. 

Telles étaient les réunions qui excitaient la verve des 
poètes du pays; d'un autre côté, la noblesse vivait dans 
ses terres , et se réunissait en certaines occasions et pour 
certaines fêtes que Ton célébrait par des chants. On n'a- 
vait point alors de spectacles réglés ; les trouvères, agréa- 
bles conteurs, en tenaient lieu. Admis à la table , à l'in- 
timité des grands seigneurs, ils récitaient leurs fabliaux, 
ils chantaient leurs serventois, en s' accompagnant de la 
vielle ou de la harpe. Ces chansons grâcieuses et délica- 
tes, suivant qu'elles parlaient d'amour, sa ty ri que s et 
mordantes, quand elles peignaient les abus du tems , 
étaient écoutées avec une attention religieuse, surtout 
quand les poètes se trouvaient assistés de chanteurs , 
qu'on appelait aussi jongleurs, et qui , soutenant les vers 
par des violés et des rebecs, partageaient les applaudisse- 
mens des auditeurs. Ces divers virtuoses recevaient en- 
suite des récompenses brillantes, de riches cadeaux, des 
chaînes d'or, et jusques aux robes des princes et seigneurs 
qui les écoutaient ; les grands ne croyaient pas trop faire 
en se dépouillant eux-mêmes pour parer ceux dont le 
génie leur fesait éprouver les plus douces jouissances. Le 
plus souvent, il y avait seulement cette différence entre 




B 



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le trouvère et le jongleur, que le premier était récom- 
pensé par des cadeaux , et le second en argent. Le 
Tournoiement £ Antéchrist, roman composé au commen- 
cement du règne de St.-Louis par Hugues de Bercy, ex- 
plique, en vers de l'époque, ce déduit de la noblesse : 



« Quand les tables ostées furent 

» Cil jugleur en pie's esturent , 

» S'ont nielles et harpes prises , 

» Chansons, sons, lais, vers et reprises, 

» Et de gestes chantés nos ont. 

» Li escuyer Antéchrist font 

» Le rebarber par grand déduit. » 



On en voit aussi la description dans le passage suivant, 
tiré du manuscrit du Roman de la Poire, à peu près de 
la même époque (i) : 

« Cil jugléeur en.leur vieles 
» Vont chantant ces chansons noveles ; 
» L'un saile (saute), Vautre corne, l'autre estive (joue de la trompette), 
» Chascuns danse , chascuns estrive (essaie) 
» De son compaignon sormonter. 
» Ne poeroi pas reconter 
» La joie , le déduit , l'aneur, 



(1) Ce manuscrit est à la bibliothèque du Roi, sous le n° 799,5 , in- 
4°. Le passage extrait se lit au folio 66, rectff. 



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» Que chascuns fet a son seigneur. 

» En la fin luit cil chantoient 

» Au refret (refrain) d'amors s'accordoient , 

» Et disoient 

» A longue aleine : 

» Insi nos meinne 

» Li maus di amors. » 



Les joyeux ébats des trouvères et jongleurs dans les 
demeures des puissans de l'époque, sont encore bien tra- 
cés dans les verssuivans, extraits du roman de YAtre 
Périlleux (i) : 

« Ciljougléour de pîuisors terres 

» Cantent et sonent leurs vieles , 

» Muses , harpes et orcanons , 

» Timpanes et «altérions , 

» Gigues , estives et frestiaus , 

» Et buisines (trompes) et calemiaus (chalumeaux) , 

» Cascuns d'els grant joie demaine ; 

» De joie est toute la cors plaine. 

» Car moult ert li rois Artus rices 

» Onques ne fut malvais ne ebiebes ; 

» Moult lor fist bien à tous aidier 

» De quanqu'il lor f u mestier. 

» Tuit cascuns o s'espouseV, 

» Si come lui plest et agrée. 

» Au matin quant il fu grant jor, 



(1) Manuscrit de la bibliothèque du Roi , n° 7989-2 , f » 44-45. 



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» Furent paié li jougléor, 

» Li un orent Max palefrois (beau cheYal), 

» Bêles robes , et biaux agrois (atours) ; 

» Li autre lonc ce qu'ils estoient 

» Tuit robes et deniers avoient ; 

» Tuit furent paié à lor gré, 

» Li plus povre orent à plenté (abondamment). 

» Quant li jougléour sont paié 

» En lor païs sont repairié ; 

» Et la cours estoit départie 

» Chascuns chevaliers o sa mie 

» S'en vet à joie et à bandor. 



C'est ainsi qu'on peut se représenter les trouvères du 
Cambrésis fréquentant les forts et gothiques châteaux 
d'Esne, d'Arleux, d'Oisy, d'Elincourt et de Crèvecœur, 
dont les nobles maîtres ne dédaignaient pas quelquefois 
de suivre l'exemple en s'essayant aussi dans la gaie science. 
Il y a encore aujourd'hui de riches et antiques familles 
qui trouveraient leurs plus glorieux ancêtres parmi les 
poètes de ce tems- là. 

Tout porte à croire que c'est par des chansons d'amour 
et de guerre que les premiers trouvères du pays exercè- 
rent la puissance de leur verve; la langue romane, dont 
ils se servaient, fit donner plus tard à ces chants le nom 
de romances. C'est à ces prémices de leur muse que nous 
devons principalement la conservation des plus ancien- 
nes traditions populaires , revêtues d'un type national et 



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SB 



d'un caractère de localité qu'il est impossible de mécon- 
naître. 

Après les chansons ou romances vinrent les contes ou 
fabliaux, joyeux récits de la veillée débités avec naïveté » 
écoutés avec bonhomie , dans le castel mondain , dans 
l'humble monastère et la grasse abbaye : partout , à cette 
époque, où il y avait réunion d'hommes, survenait un 
conteur ; où se trouvaient des conteurs, naissait un trou- 1 
vêre. 

Parmi cette phalange de poètes , armés à la légère , qui 
couraient les châteaux et les cloîtres de la France septen- 
trionale, nous en avons distingué une vingtaine, qui 
appartiennent tous au Cambrésis, et nous n'avons pas la 
prétention de croire que nous n'en ayons pas omis. Et 
cependant, nous nous sommes arrêtés au XIV e siècle , 
n'admettant même pas dans cette liste , comme trop tard 
venu, l'illustre cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cam- 
brai, qui, lui aussi, composa des vers en vieux français. 
D'après ce nombre , ou peut juger de celui des trouvères 
des provinces qui entourent le Cambrésis. Ceux de la 
Picardie sont innombrables : les trouvères d'Arras , à 
eux seuls , forment un faisceau de noms qui viendraient 
à l'appui de l'opinion de l'abbé Lebeuf, combattant celui 
qui donna cette ville comme n'ayant jamais produit un 
seul homme remarquable. Les trouvères Robert d'Ar- 
tois, Jean Bodel , Courtois , Moniot, Antoine Duvalj, 
Vautier, Jean Bretel , Jean Caron , Jean Carpentier, Vi- 



a 



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lains, Carasauz, Hugues, Audefroy le Bastard, Sauvage 
et Baude Fastoul , d'Arras , ont tous laissé des œuvres 
souvent dignes d'éloges ; Sauvage , Guillaume et messire 
le Quênes ou Cuno, de Béthune; Gibers, de Montreuil ; 
Guy et Philippe Pot, de Saint-Pol ; Guillaume , de Ba- 
paurae; Jacques de Hesdin ; Hue de Tabarié, Châtelain 
Saint-Omer; Gérard et Simon , de Boulogne; et dans 
la Flandre , Jacquemart Giélée, Fremaux , Pierre le bor- 
gne ou le trésorier, et Richard, de Lille; Michel Dou 
Mesnil, seigneur du village d'Auchy ; Jehan et Gandor, 
de Douai; Gilles li Muisis , Philippe Mouskes, Jehan 
de la Fontaine , de Tournai ; Colins , du Hainaut ; Jehan 
et Bauduin , de Condé ; Jehan Baillehaus , de Valencirn- 
nes (î), sont tous poètes du XIII e siècle, qui rivali- 



(1) Quelques-uns des Serventois et sottes Chansons couronnés 
à Valenciennes , composés parle trouvère Jehan Baillehaus , fu- 
rent publiés par B. de Roquefort en 1821 ( Etat de la poésie française 
dans les XII e et XIII e siècles , pages 378-387). M. Hécart les fit réim- 
primer avec de grandes additions et en plus grand nombre , à Va- 
lenciennes, Prignet fils, 1827, pet. in-4°. — Nouvelle édition, 
ibidem, i833, in8°, encadré. — On en a publié (en i834) une 
3° édition avec quelques corrections, qui sont encore loin de suf- 
fire; des mots mal copiés, des vers mal coupés, des syllabes réunies 
qui devraient être séparées , d'autres qui sont divisées et qui devraient 
être jointes , des lignes entièrement passées , rendent plusieurs de ces 
chansons difficiles à comprendre : nous en publierons quelques-unes 
rectifiées sur les notes de M. Louis Boca, de Valenciennes , élève de 
Y école des chartes, dans notre notice sur les Trouvères de la Flandre, 
et du Hainant , à l'article de Baillehaus, 



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2& 

SB 



sèrent les Cambrésiens et qui doivent partager avec eux 
l'honneur de soutenir la comparaison avec les ri meurs 
provençaux. On voit que le Cambrésis et les provinces 
qui l'environnent peuvent être appelés le berceau des 
trouvères, au même titre que les méridionaux ont sur- 
nommé leur Provence la boutiqua dels troubadours ; et 
ce n'est pas sans motif que l'anglais Warton a appelé les 
jongleurs et ménestrels de ces contrées , les constans ri- 
vaux de la Provence (1). 

Je ne parle pas même ici de ces nombreuses poésies du 
XIII e siècle, qui, n'étant accompagnées d'aucun nom 
d'auteur, peuvent néanmoins, par le ton de la pièce, 
par le langage qui y est parlé, les lieux et les noms qu'on 
y cite , être judicieusement attribuées à des trouvères de 
Cambrai ou des environs du Cambrésis. Je n'en veux 
pour preuve que la pièce suivante , extraite d'un recueil 
manuscrit des poésies françaises écrites avant i3oo, et 
déjà publiée par B. de Roquefort en i8i5 et 1821 (2). 
C'est une Pastourelle, composée par un chevalier qui se 
nomme lui-même André , et qui raconte fort naïvement 
une aventure galante qui lui arriva sur le grand chemin 
entre Arras et Douai : 



(1) The hisiory of english poetry, vol. 2- 

(2) De l'état de la poésie française dans les XII e et XUI« siècles. 
Paris, 1821, in-8°, page 391. 



ar 



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L'autrier (avant-hier) quant chevauchoie 
Tout droit d'Amis vers Douai , 
Une pastore (bergère) trouvoie 
Ainz (jamais) plus belle n'acointai. 
Gentement la saluai : 

a — Bele, Dex (Dieu) vous doint (vous donne) bui joie , 
» — Sire , Dex le vos otroie 
» Tout honore sans nul délai , 
» Cortois estes tant dirai. » 

Je descendis en l'herboie (la prairie) 
Lezli (près d'elle) seoir m'en alai : 
a — Si , li di ( lui dis-je) , ne vous ennoi , 
» Bele , votre ami serai , 

» Ne jamais ne faudrai (ne vous serai infidèle), 
» Robe auroie de drap de soie, 

» Fremax (boucles) d'or, huves (habit), corroies (ceintures), 

» Cuévrechiés (coiffure), tiécors (rubans) ai , 

» Sollers pains (souliers de couleur) grans vous donrai. » 

oc — Sire , ce respont la bloie (la blonde), 

» De ce vos mercierai (de ce je vous remercierais) , 

» Mas (mais) ne sai comment l'arroie (les aurai). 

» Robin mon ami que j'ai , 

J> Car il m'aime , bien le sai , 

» Pucèle sui , qu'en diroie ? 

» Ne soufrir ne le pourroie 

» Mès tant vos otroierai 

» Jamès jor ne vos narrai (ne vous haïrai) » 

oc 

» Biau sire , je n'oseroie , 




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.à 



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9 Car por Robin le lairai. . . 
» S'il venoit ci que diroie... 
9 Si m'ait Dieus, je ne sai , 
» Vostre volenté ferai ! » 
Je la pris , si l'assouploie 



!! 



Le gieu li fis toute voie 

Onques g u ères n'y tarjai (je n'y mis pas grand teins), 
Mais pucele la trovai. 

Elle me semont et proie (demande et prie) 

Si ces conveos li tendrai (si je tiendrai les convention») , 

Por tout Tavoir que je ai , 

Sur mon cheval l'encharjai ; 

Andrieu sui qui maine joie, 

Ma puceletle doigooie 

Dtoit en Arras l'enportai, 

Grans biens lui fis et ferai. 4 

Qui ne reconnaît dans les mots sollers pour souliers , 
lairai pour quitter, biau pour beau , tarjai pour tarder, 
etc., etc., le vieux parler Cambrésien? Le langage du 
beau sire Andrieu a un goût de terroir qui nous porte à 
penser que son manoir était situé sur les confins du 
Cambrésis et de l'Artois. C'est peut-être le même trou- 
vère qui , repoussé tout-à-l'heure sur la route de Cam- 
brai à St.-Quentin , fut plus heureux sur celle d'Arras à 
Douai ; plusieurs vers semblables dans les deux pièces 
nous fortifient dans cette opinion. Quoi qu'il en soit, nous 
ne pouvons nous empêcher de remarquer que cette petite 
pastourelle est contée avec grâce et adresse , et qu'elle est 




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une peinture fidèle, quoiqu'un peu crue, de» mœurs du 
tems et de l'abus que la chevalerie fesait souvent de sa 
force et de son pouvoir, lorsqu'elle n'était pas occupée 
à redresser les toits. 

Il est encore des pièces plus importantes , dont les au- 
teurs n'ont pu être Connus jusqu'à présent, et qui cepen- 
dant sont nécessairement l'œuvre de poètes cambrésiens. 
L'oubli de teurs noms ne doit pas étonner; les jongleurs 
et les ménestrels ne savaient pas souvent le nom des trou- 
vères dont ils chantaient les ouvrages ; semblables en cela 
à ces mauvais comédiens qui répètent toute leur vie des 
chefs-d'œuvre dont ils ne connaissent pas 1< s auteurs. 
C'est pour cette raison qu'il nous reste des milliers de fa- 
bliaux , enfans de pères inconnus ; d'autres auxquels on 
accorde une double ou triple paternité; peu, dont on 
connaisse bien la filiation authentique. Au nombre des 
premiers , nous devons ajouter ceux que leur titre ratta- 
che positivement à la ville de Cambrai. 

C'est le cas d'en parler ici , puisque les auteurs ano- 
nymes n'ont point de rang dans la liste alphabétique qui 
doit suivre. 

En premier lieu, il faut citer le poème intitulé Raoul 
de Cambrésis, grande épopée du XIII e siècle qui résume 
plusieurs faits et traditions du pays traités poétiquement 
et qui paraît offrir autant d'intérêt que les poèmes de 




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Berte aus gratis pies et de Garin le Loherain. Le manus- 
crit en existe à la bibliothèque nationale, et on en doit la 
découverte à M. Paulin Paris, savant éditeur des deux 
romans que nous venons de citer. Le jeune M. Edw. Le 
Glay, licencié en droit et élève de l'école des chartes , au- 
jourdhui bibliothécaire de la ville de Cambrai , en a tra- 
duit en prose un épisode adressé par lui à la Société 
d'Emulation de la cité qu'il habite. Ce jeune homme , 
digne fils d'un savant dont la réputation est établie , a 
aussi découvert un petit poème qui appartient nécessai- 
rement à Cambrai par le sujet et la facture. Il a été pu- 
blié dans les Mémoires de la Société d'Emulation de 
Cambrai, année 1 832-1 833, avec des notes par le jeune 
savant qui a fait la découverte du texte. C'est une es- 
pèce de Nécrologie en vers, composée, comme cela se pra- 
tiquait à cette époque (î) , sur Enguerrand de Créqui , 
mort 52 e évèque de Cambrai, au mois de septembre 
1 285 : ces sortes d'oraisons funèbres se composaient au 
moment même de la mort des personnages auxquels elles 
avaient rapport; c'est donc parmi les trouvères de la fin 



(î) Je possède un poème du même genre et à peu prés du même 
tems, composé par Gilles li Muisis, trouvère tournaisien, sur deux 
évéques de Tournai , morts l'un en i343 et l'autre en i349 ; il est in- 
titulé : Rimes sur la vie de revèrendissimes sieurs Andrieu de 
Florence et Jehan Des Prêts, jadis euesques de Tournay. A cette 
époque de vogue poétique , on chantait également les morts et les vi- 
vans. 




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3 






du XIIP siècle qu'il faut chercher l'auteur de cette es- 
pèce d'élégie cambrésienne qui ne manque ni de naïveté 
ni de sentiment , comme on peut le voir par les quatre 
premières strophes que nous allons citer. 

DE ENGERRAN 

VESQUE DE CAMBRAI Kl FU. 
I. 

Chius ki le cuer a irascu (i) , 
De bon signeur k'il a perdu , 
Par mort kl maint homme a iré*, 
Prie de kuer au roi Jhe'su , 
Ki trespassa pour no salu , 
K'il ait manaïde et pitié'(2) 
Del âme au gentil ordené (3) : 
Le biel, le^bon, le bien létré, 

(î) Irascu. Iratus, irrite*, chagrin. 

(2) Manaïde. Protection, assistance , secours. — M. P. Paris croit 
ce mot dérivé de amœnus , amœnitas. Qarin le Loherain , t, 1, 
p. 287, à la note. — Ne pourrait-on pas le faire venir de la basse 
latinité manu aida ou aidia, aide de la main. 

(3) Ordené. Ordinatus, qui a reçu les ordres sacrés. 




m - » 



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Engerran Li de Chambray fu 
Vesques et quens par sa bonté , 
Car onques ni avait baé (1) j 
Mais Des le vaut; bien i para (2). 

II. 

Espoir, ne fu pas à tous grés (3) 
Que li gentiels clers fust sacrés ; 
Je croi s'il n'éust mains d'amis , 
Mais s'il éust esté amés 
Si k'il déust et honorés , 
Ains tel prélas ne fu bénis -, 
Preudom estoit nés et apris. 
Tout son vivant , au mien avis , 
De Diu servir fu aprestés ; 
Deboinaires fu et amis. 
S'en eut à tort plus d'anemis , 
Che fu damages et pités ! 

III. 

Hé ! las ! por coi le haoit-on , 
En estoit-il bénignes hom ? (4) 



(1) Baé. Aspiré, souhaité. 

(2) Le vaut. Le veut. 

(3) Espoir. Ce mot a ici le sens de vraisemblablement. 

(4) En estoit- il. Pour n'était- il pas. 




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Humlc s et dous sans cruauté , 
Cortoisie arnoit et raison , 
Astenanche et religion; (i) 
Et s'estoit plains de loiauté , 
De mesure et de carité. 
Aine de tort faire n'ot pensé 
Drohuriers fu j bien le set-on. 
De povre gent a voit pitié , 
Dou sien y niétoit à plenté (2). 
Jhesus li fâche vrai pardon ! 



(1) Astenanche. Abstinence. 

(2) A plenté. En abondance. 

(3) Je crois que si jamais q uelqu'un est allé en Paradis, l'âme d'En- 
guerrandy est déjà. 

(4) Forment. Fermement, beaucoup. 

(5) Il s'empressa de garder les droits de la mère de Dieu. 



IV. 



Je croi s'onques nus hom a la 

Em paradys , dom i est ja 

L'ameau siguor dont je vous di (3). 

Tous jors sainte vie mena , 

Le Mère Diu forment ama (4) 

Et à son pooir le servi. 

De ses droits warder s'a hati , (5) 



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SB 



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Si que mainte painoe en soffri. (1) 
En la fin tant s'en travilla , 
Qne en la mort s'en enbati 
Ki tost a 1 homme saisi 
On pais là où dévia. (2) 



Le poète parle ensuite des legs pieux faits par l'évêque, 
et dit que s'il donna ses biens à des honnêtes gens , ses 
engagemens seront tenus ; il ajoute qu'on va éprouver 
s'il est vrai qu'un homme mort n'a pas de vrais amis. 
Enguerrand de Créqui , selon lui , en trouvera dans le 
sein du paradis ; tous ceux qu'il a si bien honorés pen- 
dant sa vie l'aideront après sa mort à sortir du purga- 
toire. L'auteur s'adresse ensuite à l'archidiacre de Flan- 
dre , parent de l'évéque , à qui il adresse tout d'abord ses 
vers comme à l'homme le plus attaché au prélat et le 
plus digne de son amitié; il interpelle ensuite maître 
Jehan Days , «et lui fait un cas de conscience de prier 
pour aider l'âme du prélat à sortir du purgatoire ; puis 
il décoche une flatterie , qu'on peut regarder comme 



(1) Peut-être en défendant les privilèges d'une abbaye consacrée à 
la Vierge , ou plutôt en soutenant contre le chapitre les droits de son 
siège , qui était sous l'invocation de la Vie rge. 

(2) Dévia. De vita ire, aller de vie à trépas. Le sens de ces deux 
derniers vers parait fort obscur. 



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32 




intéressée, aux deux abbés et aux deux grands clercs 
nommés exécuteurs testamentaires d'Enguerrand de Cré- 
qui. Enfin, il termine ainsi sa pièce par les n°et 12 e 
strophes, les deux dernières de cette composition funè- 
bre : 

Xï. 



Se chascuns del sien a plenté (abondance) 

I devoit mètre en caritë, 

Le devroit-il tost estre fait. 

De Dieu en averont mon gré ; 

Dou siècle prisié et loé, 

Et de moi ki ces vers ai fait. 

Or sachent tout bien entresait (cependant), 

Ke s'il est ainsi con me pait , 

Briement j'ai cuer et volenté 

Dia servir, u que chascun ait 

De moi mestier, n'en court , n'en plaît (en justice), 

Ne ailleurs très tout mon aé (âge , vie). 



XII. 



Je ne sais que plus vous devis j 
Mais chius ki en la crois fu mis, 
Faiche pardon au bon prêtas, 
Ki fu sire du Gambrésis , 
Au voloir le roi Jhesu Cris , 
En cui honor il fîst les pas (peines) ; 
Dont tant fu travilliés et las , 
For coi li morsPnet en ses las. 



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55 



C'est grans damages au pais ! 



Douche mère Diu , ki sauvas 

Théophylu et confortas , 

QEvre (ouvre) li H uis (la porte) de paradys. 

Il me reste à citer une dernière pièce anonyme extraite 
d'un manuscrit de la bibliothèque de Cambrai , par M. 
le docteur Le Glay, et communiquée par lui à M. Hé- 
cart, qui l'a publiée à la fin de la troisième édition des 
Serventois et Sottes Chansons couronnées à Valeneiennes 
(1), sans notes, ni commentaires. C'est un lai amoureux 
et sentimental , plein de finesse et de grâce , que compo- 
sa, tout porte à le croire, quelque galant chevalier cam- 
brésien. Nous ne résistons pas au plaisir de l'insérer lit- 
téralement ici et d'en faire suivre le texte original d'une 
traduction aussi fidèle que possible. 

Je ne puis mais se je ne chant souvent, 

Kar en men cuer n'a se tristece nou ; 

Amour m'asaut nuict et jour si griement (grièvement) 

Ke n'ai espoir, confort, ne garison. 

En sa prison m'a tenu longuement 

Cele que j'aim , et point ne s'en repent 

De moi grever tout adies (aussitôt) sans raison. 



(i) Paris, J.-A. Mercklein, i834 > grand in-8<V Page io3. 



Diex! 



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54 



ss. 



Ele ni peut treuver autre oquoison 
Fors que trop l'aim chi a mal gucrridon ; 
Kele me rond or saige vraiment! 
Ké ja n'arai puis que l'aim loiaumcnt. 



De s'amonr dou , 
Ha Diex , ha ! 
Kareu ki m'en garira 



Omnes. 



Ce sont amoureteski me lienent , 
Si ke ne pens à rien vivant 
Fors ka la bel au cler vis (beau visage). Aymi! 
Sa blance gorge luisans , 
Sou menton vantis, 
Sa bele bouce rians 
Ki tous jours dist par samblant : 
Baisiés , baisiés moi, amis , tondis ; 
Son nez bien fait à devis , 
Si vair oelformiant, (i) 
Laron d'emblercuer d'amant , 

Si brun sorcil plaisant , 
Son plein front, son cief luisant , 

M'ont navré 
D'un d'art si énamouré , 
Ke bien croi qu'il m'ocira , 
Ha Diex, ha! 



(i) Vair oel, œil bleu j le vair était une riche fourrure blanche et 
bleoe dont usaient les rois de France , au moyen-âge. V air oel est 
une charmante expression pour dépeindre en un seul mot la douceur 
du bleu de la prunelle se détachant sur le blanc de l'œil. 




55 

®_ : & 



Traduction : a Ce nVst pas ma faute si mes chants 
» deviennent rares et se ressentent de la tristesse dont 
» mon cœur est navré ; 1 amour me livre si rudemeut ba- 
» taille nuit et jour, qu'il ne me reste nul espoir desou- 
» lagement et de guérison. 

» Celle que j'aime me tient depuis longtems dans les 
» fers , et elle ne parait pas regretter de me martyriser 
» constamment sans adoucir mes peines. Hélas ! 

» Elle ne peut me reprocher que de trop l'aimer, et 
» voilà quelle récompense elle m'accorde! Qu'elle me 
» rende donc mon ancienne indifférence, à moi qui ja- 
» mais ne lai aimée que loyalement! 

» De cette cruelle passion , hélas ! bon Dieu ! qui me 
j> guérira? 

» L'amour s'est emparé de moi, si bien que je ne 
)) songe à rien au monde qu'à ma mie au beau visage , 
» hélas ! Ce sein d'une blancheur éclatante, ce minois si 
î> vanté, cette belle bouche souriant toujours et qui 
d semble appeler constamment les baisers de l'amour; 
» ce profil si gentil , cet œil bleu langoureux qui enlève 
» si facilement les cœurs des amoureux , ce sourcil noir 
» et arqué, ce front d'albâtre, ces cheveux d'ébène , sont 
» autant de traits acérés dont l'amour s'est servi pour me 




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50 



» frapper et sous lesquels il faut, hélas! que je suc- 
» combe ! » 

C'est ici le lieu d'établir le caractère particulier qui 
distingue les productions des trouvères du Cambrésiset 
de leurs voisins. Leur manière de narrer est simple, 
claire, naïve j elle se rapproche du dialogue et tient pres- 
que de la forme dramatique. On y trouve du sentiment, 
de la délicatesse, et des peintures du cœur humain d'une 
vérité qui étonne et enchante : il règne dans leur style 
le reflet d'une franche bonhomie, souvent relevée par un 
proverbe sensé , ce qui n'exclut pas la finesse de la pen- 
sée, et cette expression si moqueuse, ce ton si naturelle- 
ment railleur, véritables types des compositions de nos 
trouvères. 

Un autre caractère qui leur est propre , et dont il ne 
faut pas trop se vanter, c'est un cynisme dans les mots et 
les détails, que la simplicité du tems ou la pauvreté de 
la langue peut seule faire pardonner : nos poètes ne 
voyaient point de mal à nommer, comme dit le Roman 
de la Rose , tout ce que Dieu a fait, et ils ont grand soin 
d'appeler chaque chose par son nom. Du reste, ils pos- 
sèdent une variété de couleurs , une richesse d'imagina- 
tion qui les met, sous le rapport du génie, beaucoup au- 
dessus des troubadours. Ces derniers chantaient cons- 
tamment le printems , les fleurs, se lançaient dans les ré- 
gions éthérées à l'aide d'un style boursouflé, et ne sor- 
taient guères d'un certain cercle d'idées; les trouvères, 



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37 



au contraire, plus naturels , meilleurs peintres de l'épo- 
que , chantaient ou plutôt contaient bourgeoisement l'a- 
necdote du jour, l'histoire du prince, les mœurs du cou- 
vent, les aventures d'amour, enfin tous les plaisirs de la 
vie et de la société : les troubadours étaient les classiques 
exagérés du moyen-âge, les trouvères en furent \esroman- 
tiques raisonnables; les premiers pourraient passer pour 
des peintres collés-montes, et les seconds pour de grâ- 
cieux peintres de genre. Il résulte de là que les uns de- 
viennent parfois noblement ennuyeux , tandis que l'al- 
lure franche et roturière des autres plaît et amuse pres- 
que toujours. 

Et qu on ne croie pas que notre position d'homme du 
nord nous fasse juger trop favorablement les anciens 
poètes du pays : dans le siècle dernier, une lutte s'enga- 
gea sur les divers mérites des trouvères et des trouba- 
dours : Barbazan , Legrand d'Aussy, La Curne de Ste.- 
Palaye, les abbés Papon , Millot et de Fontenay, Mayer 
et Berenger, ont rompu des lances à la plus grande gloire 
poétique du nord et du midi; de nos jours, Méon , de 
Roquefort et le savant Reynouard, ont encore éclairci 
ce point de littérature, et ce n'est qu'après tous ces 
scientifiques efforts que les érudits auteurs de Y Histoire 
littéraire de la France sont arrivés , dans leur seizième 
volume, à traiter la question des poètes du XIII e siècle. 
L'opinion de ces savans consciencieux est d'un poids 
immense dans la balance; ils n'appartiennent à aucune 
province exclusivement , ils ne voient que la gloire litté- 



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5a 



i aire de la France en général ; et voici leur impartial ju- 
gement sur nos trouvères : (t A notre avis , disent-ils, 
)> ces chansons françaises soutiennent avantageusement 
» le parallèle avec les chansons provençales du même 
» tems : les idées y sont plus ingénieuses ; l'expression 
» des sentimens y est plus simple, et par conséquent 
» plus vraie. » (i) 

C'est à tort, ce me semble, qu'on a généralisé l'époque 
dont nous parlons sous la qualification de barbarie du 
moyen-âge ; ce qui pouvait être vrai sous le rapport po- 
litique ne Pétait pas sous celui de l'imagination. 

Bien avant moi et mieux que moi , M. Villemain (2) 
en a fait la judicieuse remarque : trop longtems on fut 
tenté de croire que , sous la dure cotte de maille qui cou- 
vrait ces hommes de fer, dans ces massifs castels, derrière 
ces murailles et ces tourelles épaisses, qui nous apparais- 
sent encore comme de vieux témoins de la barbarie féo- 
dale, nulle élégance, nulle amabilité sociale ne se mêlait 
à la rudesse et à la sauvagerie des mœurs ; il n'en est pas 
ainsi : soit par une tradition perpétuée de la vieille so- 



(1) Histoire littéraire de la France, tom. XVI , page ai 1 . 

(2) Cours de littérature français 1 du mqyen-dge. Paris , impri- 
merie de Crapelet , i83o f in-8». T. 1", p. 3o8. 



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59 




ciété romaine, soit par cet instinct d'urbanité délicate 
qui a de tout tems caractérisé les habitans qui maniè- 
rent la langue française , la presque généralité des œu- 
vres poétiques de nos premiers trouvères, exhale une 
sorte de fleur de galanterie , un parfum de malice qui 
frappe tout d abord l'investigateur le moins exercé. Cette 
verve sarcastique , et tant soit peu délurée , a déjà servi à 
inspirer nos plus aimables conteurs modernes et long- 
tems encore nos vieux fabliaux formeront une source 
féconde et toujours ravivée où viendront puiser les jeu- 
nes poètes de la civilisation. 

A mesure qu'on s'initiera dans les détails des mœurs 
intimes de ces tems éloignés et encore peu connus , on 
découvrira que la barbarie, dans les productions artis- 
tiques de toute nature, a été moins longue et moins gé- 
nérale qu'on ne le croit communément. Il y avait tout à 
la fois de l'élévation et de la délicatesse dans les idées des 
hommes qui érigèrent nos belles cathédrales, et ch<z 
ceux qui produisirent les, grandes épopées du moyen- 
âge; tout cela naissait en même tems. On y voit gran- 
deur dans les créations de l'art, finesse dans celles de 
l'esprit, richesse d'imagination dans toutes deux. Ex- 
primerait-on aujourd'hui , par exemple , dune manière 
plus grâcieuse et plus délicate, cette pensée d'une jeune 
Lilloise du XIII e siècle : 

a Moult m'abelist quand je vois revenir 
9 Iver, gresill et gelée aparoir ; 




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82. 



40 



» Car en toz tensse doit bien resjoir 

» Bele pucele , et joli cuer avoir. 

» Si chanterai d'amors por mieux valoir, 

» Car mes fins cuers plains d'amorous désir 

» Ne mi fait pas ma grande joie faillir. » 



En voici la traduction , qui ne peut rendre que d'une 
manière bien faible la naïveté de l'expression: 



« Je me réjouis même en voyant venir l'hiver avec le 
» grésil et la gelée, car, en toute saison , la jeune et jolie 
» fille doit se réjouir et avoir la gaité au cœur. Je ferai 
d chanson d'amour pour plaire davantage; et, tant que 
» mon cœur tendre conservera ses amoureux désirs , ma 
y> douce joie ne m'abandonnera pas. (1) » 



Nous sommes heureux de nous rencontrer dans nos 
idées sur la vieille poésie de ngs contrées, avec un savant 
connu pour la finesse de ses aperçus et l'exactitude de ses 
recherches : 



(1) Ce couplet a été composé au XIII e siècle , par Marie ou Ma- 
rotte Dregneau, de Lille; il est extrait d'une chanson qui se trouve 
dans les> manuscrits de la bibliothèque du Roi» et que M. de la Borde 
a citée dans son Essai sur la musique , t. 2. 



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41 



« C'est un fait digne de remarque, dit M. Auguis(i), 
» que le Hainaut, l'Artois, le Cambrésis et la Flandre , 
» qui , depuis que la langue poétique a été achevée en 
» France par Malherbe, n'ont pas produit un Seul poète 
» remarquable, soient de toutes les provinces de France, 
» en deçà de la Loire, celles qui, au XIII* siècle , aient 
» compté le plus grand nombre d'écrivains en vers, et 
» que tous ces écrivains aient été regardés comme les 
» meilleurs de leur tems. Leurs ouvrages ont été regar- 
» dés comme des modèles, pour des auteurs de la même 
» époque et même pour le siècle suivant. » 

Cette opinion , d'un homme si éclairé et si juste ap- 
préciateur du mérite littéraire, vient parfaitement à 
l'appui de ce qui a été dit plus haut en l'honneur de nos 
trouvères ; M. Villemain lui-môme , qui , pour avoir 
étudié la littérature des troubadours et en avoir parlé 
d'une manière à la fois si diserte et si grâcieuse , se trou- 
vait, pour ainsi dire, entraîné vers la poésie méridio- 
nale, n'en a cependant pas moins rendu justice au mérite 
des poètes du nord dans son Cours de littérature française 
au moyen-dge. « Une sorte de vivacité moqueuse, dit-il , 
» de raillerie satyrique , anime aussi la langue des trou- 



{i) Poètes français depuis le XII e siècle jusqu'à Malherbe , 
tome 1, p. 379. 



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42 



» vères; mais au lieu d'éclater par des images brillantes 

» et lyriques, d'avoir quelque chose de musical , comme 

» les voix du midi , l'esprit des trouvères est prosaïque 

» et narquois ; c'est un conte au lieu d'une ode. Ici , je 

» crois voir un chevalier troubadour qui , du haut de 

» son coursier, chante des vers de guerre ou d amour ; 

» là , un bourgeois malin qui dans les rues étroites de la 

» cité, devise avec son compère, se moque, se raille des 

» choses dont il a peur. r> 

On voit, d'après ces divers jugemens, de combien d'at- 
traits fourmille la poésie fine et naïve des trouvères; mal- 
heureusement leur règne ne s'étendit pas au-delà du 
XIV e siècle. Peu à peu les grands vassaux s'éloignèrent 
de leurs terres pour se fixer à la cour, ou exercer les 
grandes dignités de l'état ; les ponts-levis des châteaux 
ne se baissèrent plus devant les chantres joyeux qui ve- 
naient charmer les ennuis d'un noble auditoire : Alors, 
comme dit le vieux Jehan de Nostredame , défaillirent les 
Mécènes, et défaillirent aussy les poètes! C'est cette mê- 
me pensée que l'ingénieux Waiter Scott a mise d'une ma- 
nière proverbiale, dans la bouche du vieil écossais Mac 
Murrough un des personnages de Waverley. « Lorsque 
» la main du chef ne donne rien , s'écrie-t-il , le souffle 
» du barde se glace sur ses lèvres. » 

On vit bien naître encore de loin à loin dans le siècle 



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43 




suivant des génies poétiques; mais ce n'étaient plus les 
gais trouvères du pays , vivant et mourant dans les lieux 
qui les avaient produits. A eux succédèrent le gentil 
Froissai t, Georges Chastelain, dit l'Aventurier, le joyeux 
chanoine Molinet , et Jean Le Maire , de Bavai , tous 
poètes courtisans , suivant les princes dans les capitales 
et polissant leur langage sur celui des palais qu'ils fré- 
quentaient. 

D'un autre côté, les chants poétiques des religieux 
avaient cessé. Sitôt que les reclus furent vaincus dans la 
carrière des lettres par les hommes du monde , ce ne fut 
plus un avantage pouc un pays d'en compter un grand 
nombre. Les monastères du Cambrésis, dont les sombres 
enclos avaient servi d'échos à des rimes heureusement 
tournées , gagnèrent en richesse et s'appauvrirent en in- 
telligence ; toute leur littérature se fondit en puériles 
discussions d'école , en éphémères productions ascéti- 
ques, en vaines querelles de théologie. Bientôt on ne put 
même compter sur ces faibles tributs ; une nullité déses- 
pérante devint le lot des religieux du nord , et , dans le 
dernier siècle, il est telle riche abbaye de nos environs 
que nous n'oserions nommer, dont les titres littéraires 
se bornaient à quelques misérables acrostiches, à de fu- 
tiles chronogrammes, jeux puérils de l'esprit qu'enfan- 
taient, dans un trop long repos, des cerveaux étroits et 
des intelligences bornées. 

Mais revenons à nos joyeux trouvères ; voici la liste de 




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ceux sur lesquels il a encore été possible de rassembler 
quelques rènseignemens ; quoiqu'il soit certain qu'ils ap- 
partiennent tous au XIII a siècle à très-peu de chose près, 
il ne pouvait être facile de connaître exactement la date 
de leur naissance, aussi ne sont-ils pas placés chronolo- 
giquement (i).Il eût été plus mal-aisé encore de les ranger 
par degré de mérite , c'est donc l'ordre alphabétique , 
plus simple et plus commode, qui a prévalu dans le clas- 
sement qui suit. 



(1) L'illustre Raynouard, dans un article très-indulgent sur les 
Trouvères Cambrèsiens t insère 5 au Journal des S au ans en juin 
i834 , a émis le vœu que ce genre de travail rut traité chronologique- 
ment; nous sentons tout ce que gagnerait une biographie dans la- 
quelle le disciple viendrait après le maître, le fils après le père , l'imi- 
tateur après le créateur ; mais ici, il y a impossibilité complète de pro- 
céder par ordre de dates, et M. l'abbé de La Rue lui-même , s'est éga- 
lement trouvé dans la nécessité de renoncer à cette règle dans l'his- 
t oire de ses trouvères anglo-normands. 




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45 



SECONDE PARTIE. 



Adam-de- le- Halle , ou de la Halle, surnommé le 
Bossu, quoique né à Arras , appartient aussi au Cambré- 
sis , comme Jehan Du pin , en sa qualité de moine de 
l'abbaye de Vaucelles, dans laquelle il commença sa car- 



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rière aventureuse (î). Adam était fils de Henri de le 
Halle, qui tenait un rang distingué dans la bourgeoisie 
et le commerce d'Arras, ainsi que le poète lui même nous 
l'apprend dans le Jeu de la fouillée. Ses paï ens , sans 
qu'on puisse dire positivement qu'ils le destinassent à 
l'état ecclésiastique, commencèrent par le faire étudier 
au monastère deVaucelles, près Cambrai. Elevé dans 
cette maison au commencement du XIII e siècle, Adam , 
doué d'une grande vivacité d'esprit et d'une imagination 
ardente, déserta le cloître pour retourner dans sa ville 
natale. Les charmes d'une jeune fille appelée Marie , 
nom commun et célèbre dans toutes les productions de 
nos trouvères, lui firent facilement oublier les douceurs 
de l'éloquence et les attraits de la dialectique ; le jeune 
clerc se livia à toute la fougue de sa passion, et, poète 
jusques dans ses amours, il se permit des licences qui lui 



(i) Assurément la place d'Adam-de-îe-Halle se trouvait plus ra- 
tionnellement indiquée parmi les Trouvères Artésiens, mais si l'on 
veut bien se rappeler que les Trouvères Cambrèsiens furent origi- 
nairement composés pour être présentés dans un concours ouvert par 
la Société d'émulation de Cambrai, et que dans le Programme de ses 
recherches la société désignait nominativement Adam de le Halle 
et Jehan Du Pain , religieux de Vaucelles , et comme ayant pris, 
comme tels, un droit de cité dans le Cambrésis, on paidonnera à 
l'auteur de les faire figurer ici. — L'abbaye de Vaucelles , située à 
deux lieues au sud de Cambrai, fut fondée en n32 j elle était de 
l'ordre de Cîteaux, et la plus ancienne de cet ordre dans les Pays-Bas , 
après Orval. 




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47 



attirèrent la réprobation de son père et la déconsidéra- 
tion publique. II séjourna quelque tems à Douai, puis, 
malgré sâ famille, il se maria à Arras avec la belle Marie. 
Une fois lié par l'hymen , la mobilité de son esprit , son 
inconstance naturelle , son éloignement pour tout ce qui 
ressemblait à une chaîne, l'engagèrent à rompre ses 
nœuds et à aller chercher de nouvelles émotions à Pa- 
ris; c'est au moins ce qu'il nous dit de lui-même dans 
son Jeu de la feuille'e. S'il Séjourna alors à Paris , il y 
courut les plaisirs et les aventures pour lesquels il avait 
une grande propension , et il y composa peu de vers, car 
rien, dans ses compositions, n'indique son séjour dans la 
capitale de la France ; tous ses ouvrages , si l'on en ex- 
cepte son poème du Roi de Sicile, portent le cachet de 
son pays. Ce sont des chansons d'amour, des lais , et des 
pastourelles , dont la scène est toujours quelque champ 
de l'Artois ; ce sont des vers pour ou contre les bour- 
geois turbulens d'Arras ; ou bien c'est la narration de 
détails intimes sur la vie et les sensations de l'auteur au 
milieu de sa patrie. 

Adam-de-le-Halle finit par prendre , un peu tard sans 
doute, l'habit ecclésiastique dans l'abbaye où il avait été 
élevé ; mais ce lieu de refuge ne fut pas pour lui un port 
assuré contre les orages de la vie : il avait trop d'incons- 
tance et d'ardeur pour se contenter d'un séjour tran- 
quille sur les rives verdoyantes de l'Escaut ; il saisit en- 
core la première occasion qui se présenta d'user son ac- 
tivité et son désir de voir et d'agir. Robert, depuis comte 



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48 



SB. 



de Flandre, beau-frère de Charles, comte d'Anjou , de- 
manda un clerc qui lui servît de compagnon et peut-être 
de secrétaire , dans les divers voyages qu'il fit à la terre 
sainte pendant sa jeunesse; Adam-de-le-Halle s'empressa 
de le suivre : il parcourut la Palestine, la Syrie et l'E- 
gypte avec le jeune Robert ; il revint en France par la Si- 
cile et la Provence , où il prit peut- être l'idée du drame 
dans les œuvres d 1 Arnaud Daniel et d'Anselme Faydit, 
poètes provençaux, morts vers le commencement du 
XIII e siècle, et dont les manuscrits n'ont pas été retrou- 
vés. C'est au moins l'opinion de M. Mayer, qui défend 
la cause des troubadours , et leur priorité pour la con- 
ception des compositions dramatiques, dans le Mercure 
de France du 22 août 1780. Adam retourna encore en 
Provence sur la fin de ses jours, et il paraît qu'il termina 
sa carrière à îïaples vers l'an 1 289, se trouvant peut-être 
encore à la suite de Robert de Flandre , qui aida Charles 
d'Anjou dans la conquête du royaume de Naples. 

Ce trouvère, quoique la Biographie universelle ne lui 
ait consacré qu'une dixaine de lignes dans lesquelles on 
le confond avec Adam de St. -Victor, mort près d'un 
siècle auparavant (1), est un des écrivains les plus remar- 



(1) Si la Biographie universelle a presqu'oublié Adam de le Halle, 
en revanche l'Encyclopédie catholique a publié sur lui une notice 
très-remarquable et très-complète, par M. Paulin Pârîs, 




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Ai) 



quables, non seulement de nos contrées , mais même de 
tout le moyen-âge. Il est considéré par Legrand d'Aussy 
* comme le premier auteur dramatique connu en France, 
et si Ton ne veut pas tout-à-fait le décorer de ce titre, 
on doit du moins avouer qu'il eut la gloire d'avoir in- 
troduit le premier, dans notre langue, de petits poèmes 
mêlés de chant , divisés par scènes et dialogues entre des 
personnages clairement désignés. Il leur donna le nom de 
Jeux. Legrand d'Aussy est persuadé qui I s furent repré- 
sentés, au moment de leur composition , dans des Cours 
plenihres ou dans des châteaux de seigneurs suzerains. 
Ces petits drames ont une allure naïve, une action qui 
marche et qui amène un dénoûment naturel. Ces pièces 
présentent des détails si agréables et si spirituels , que ce 
serait leur faire injure que dé les comparer aux mystères 
et aux sotties des premiers âges de notre théâtre , qui , 
pour être venus plus tard, n'en sont que plus mauvais. 

Le trouvère Adam nous a laissé trois pièces de ce 
genre. 



i° Li Gius (jeu) du Berger et de la Bergère, ou de 
Robin et Marion. 

Ce jeu, qui a fait l'objet d'un article de l'érudit Ray- 
nouard dans le Journal des Savans d'avril i83o, a été 
traduit en prose , ainsi que le suivant , par Legrand 
d'Aussy, dans ses fabliaux des XII« et XIII* siècles. La 



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Société des Bibliophiles français la publié en original en 
1822 (1). La composition de cette pièce remonte veis le mi- 
lieu du XIII e siècle ; elle est tissue dans le genre de la 
pastorale , et peut être considérée comme le premier 
opéra -comique qu'on ait essayé en France. M. Paulin 
Pâris, bon juge en pareille matière, regarde cette pro- 
duction et la suivante comme deux petits chefs-d'œuvre 
qui peuvent encore aujourd'hui contenter le goût le plus 
délicat et plaire à ceux mêmes qu'une prévention singu- 
lière en France, éloigne de la lecture de nos premiers 
poètes français. 

Les deux personnages principaux sont deux amans 
nommés Robin et Marion, qui ont depuis fourni le pro- 
verbe : être ensemble comme Robin et Marion. Le jeu 
commence par une entrée de Marion , qu'on nomme 
aussi Marotte , autre diminutif de Marie. 

Marotte (chante). 

Robins m'aime , Robins m'a , 

Robins m'a voulu , si m'ara (ainsi il m'obtiendra) 

Robins m'acata cotèle (m'acheta une cotte) 



(1) Cette pièce forme la première partie du second volume des Mé- 
langes publiés par la Société des Bibliophiles ; elle est précédée du 
Jeu du Pèlerin, avec un glossaire (par M. Méon). 1822 r in-8°. (Im- 
primerie de F. Didot , à Paris.) Il en a été tiré plusieurs exemplaires 
à part. 



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Si 



D'cscarlate bone et bêle , 

Souscanic (justaucorps) et cheinturele (petite ceinture) 

A leur y va 
Robins m'aime , Robins m'a 
Robius m'a voulu, si m'ara. 

Un succès populaire accueillit cette espèce de rondeau 
dans le XIII e siècle, car on en retrouve le refrain à la fin 
de plusieurs chansonnettes de l'époque ; circonstance 
qui confirme encore l'assertion que Je Jeu du Berger et 
de la Bergère a été représenté. Outre le proverbe de Ro- 
bin et Marion, resté dans nos contrées, la tradition y a 
aussi conservé la chanson de Marotte que l'on entend 
souvent fredonner par les jeunes filles de nos villages du 
* Hainaut , entr'autres dans les communes des environs de 
Bavai , sans autre changement que celui du nom de Robin 
en Robert,* l'air ancien, sur lequel on chante ce couplet , 
est vif et agréable : c'est peut-être un vieux monument 
de la musique non écrite du XIII e siècle, conservé de 
bouche en bouche jusqu'à nos jours. 

Cette pastorale du moyen-âge est réellement gracieuse 
et délicate; on y voit figurer plusieurs bourgeois d'Arras 
amis de l'auteur, et un chevalier Aubert qui cherche à 
abuser de la jeune Marion. Après plusieurs scènes d'une 
naïveté charmante, Robin finit par emmener sa jeune 
amie, sauve des tentatives du chevalier, en chantant ces 
deux vers : 



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Venez après moi , venez le sentèle , 

Le*sentMe , le sentèle lès le bos (dans le sentier le long du bois). 



2° LiJus Adan le Boçu HArras, ou du Mariage, ou 
de la feuillue, (i) 

Ce jeu est une espèce de comédie de mœurs , la pre- 
mière qui ait été faite en France et en français, dans la- 
quelle figurent vingt interlocuteurs , tous bourgeois de 
la ville d'Arras. Ce sont : Henri de le Halle, père du 
poète , son médecin , Riquesse , Auris , Hans le Mercier, 
Riquers et Guiliot-le-Petit, tous amis de l'auteur. Cette 
pièce ingénieuse est écrite en vers de huit syllabes, ex- 
cepté les douze premiers qui sont alexandrins. C'est 
Adam lui-même qui ouvre la scène en annonçant qu'il 
quitte Arras et sa femme pour se faire clerc , et aller à 
Paris où il compte retrouver sa liberté et des beautés di- 
gnes de son cœur. 

« Seigneur, savez pourquoi j'ai mon habit cangiet , 
» J'ai estéavoec feme, or revois au clergieuj» 



(1) Cette pièce se trouve la première du VI e volume des mélanges 
publiés par la Société des Bibliophiles français. (Paris, imp. de Fir- 
min Didot.) 1829, grand in-8°. pap. vélin. M. L. J. N. Monmerqué 
y a joint des observations préliminaires et un glossaire. 




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Hans le Mercier cherche à le faire chanceler dans sa 
détermination , en lui parlant de l'isolement dans lequel 
il se trouvera horsd'Arras. 

Adam lui répond : 

Sachiez , je n'ai mie si cher 

Le séjour d'Arras né la joie , 

Que l'apprendre (l'instruction) laisser en doiej 

Puisque Dieu m'a donné engien (esprit) 

Faut-il que je l'atourne à bien. 

« A Arras, ajoute-t-il , je ne trouve que des sots qui 
me rient au nez quand je leur récite mes vers; ma foi , 
je ne trouve point parmi eux assez d'agrément pour y 
rester, et , entre nous , j'ai tiré un assez bon parti des 
belles de ta ville pour n'y regretter personne. » 

Un interlocuteur lui demande ce qu'il compte faire de 
sa femme. — Ma femme , la commère Maroie ? dit-il , je 
la laisse à son père ; d'ailleurs, elle n'est plus jolie. — 
Elle est la même encore; vous seul, Adam, êtes changé 
pour elle, et j'en sais la raison : 

« Elle a fet envers vous 

» Trop grand marchié de ses denrées. » 

Après une description charmante des anciens char- 




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mes de sa femme (i), une dissertation sur l'inconstance 
des hommes , et une plainte sur ce que l'amour, qui lui 
avait promis tant de jouissances , lui manquait de foi , 
Adam déclare qu'il lui est bien permis à son tour de 
fausser sa parole et de quitter sa femme avant qu'une 
grossesse ou d'autres obstacles viennent s'opposer à son 
projet. 

Son père arrive : il lui expose le désir qu'il a de se li- 
vrer de nouveau à l'étude; un de ses amis tente alors , en 
sa faveur, de tirer quelqu'argent du père de le Halle, fort 
peu généreux de sa nature : 

Guillot le Petit (à Henri). 

Or lui donnez dont de l'argent , 

Por nient (rien) n'est-on mie â Paris ? 

Maistres Henri s. 

Lai ! dolent ! où serait-il pris ? 

Je n'ai mais que vingt et neuf livres.... 

Biaus fils, fors estes et léger, 

Si vous aiderés-vous par vous. 



(i)On a remarqué que la description des charmes de Marie est 
écrite en tercets, à la manière des italiens, plus d'un demi-siècle 
avant la composition du bel ouvrage de Dante. 



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ou 




Je suis an viex hora plein de toux , 
Enfers (infirme) , pleins de rumes et fades. 

Lb Phisicien. 

Bien sai de quoi estes malades, 

C'est uns roaus qu'on clame (appelle) avarice. 

Il paraît que, d'après le médecin, cette maladie du 
père d'Adam n'était pas rare à Arras et tenait à la fois 
beaucoup de bourgeois ; le trouvère se permet môme 
d'appliquer, par la bouche du docteur, quelques topi- 
ques satyriques à ses concitoyens, qu'il accuse à la fois 
de lésinerie et de friponnerie. Le disciple d'Esculape 
passe ensuite à d'autres infirmités humaines, et finit par 
donner des consultations à des femmes folles de leurs 
corps, à des buveurs, à des infortunés tourmentés de cha- 
grins domestiques. Cette scène termine le premier ta- 
bleau ou acte de cette pièce curieuse. 

Le dernier acte est moins naturel; l'auteur y fait pa- 
raître deux êtres surhumains, la fée Morgue, qui n'est 
autre sans doute que la fée Morgante , et la fée Arsele ; 
elles se disposent toutes deux à le combler de dons pour 
la précaution qu'il a eue de préparer des tapis sous leurs 
pas, car les fées aiment à arriver sans bruit tt à surpren- 
dre les humains. 




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86) . 



Morgue. 

Moi je yeus que il soit tens (tel) 
Que ce soit le phisamoureus 
Qui soit trouvé en nul païs. 

Et moi veuil-je qu'il soit jolis 
Et bon faiserres de canchons. 



La fée Magloire , qui n'avait pas été invitée, arrive à 
la suite des autres dans de fort mauvaises dispositions 
pour Adam; ses compagnes la prient de n'être pas con- 
traire à leur favori et à Riquiers son ami ; elle semble cé- 
der, puis tout-à-coup elle prononce le souhait suivant : 



Je veus que Riquiers soit pelés 

Et qu'il n'ait nul cheyex devant. 

Por l'autre qui va soi vantant 

D'aler à l'escole * Paris 

Veux que il soit atruandis (appauvri) 

En la conipaignie d'Arras... 

Et qu'il perde et laisse l'aprenre (l'instinct ion) 

Et mette sa voie (son voyage) en respit (en retard). 



L'introduction de fées dans sa pièce n'empêche pas 
l'auteur, suivant l'usage du tems , d'y mêler les choses 
saintes ; ainsi , on entend Adam qui termine en entraî- 
nant les personnages à l'église de la manière suivante : 



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S7 




y> S'en irons (nous nous en irons) à Saint Nicholai (paroisse d'Arras) 
» Commenche à sonner des cloquetes. » 

3° Li Gius du Pèlerin. 

Ce dernier jeu tient de la farce ; c'est la petite pièce 
après la grande : on y voit dans quel discrédit tombaient 
déjà alors les contes des pèlerins. Les personnages sont le 
Pèlerin, le Vilain, Gautier, Guiot, Rigaut, Warnier; 
ces quatre derniers sont des amis du poète. Le poème 
commence par : 

Or nais , or pais , Seignienr , et à moi entendes ; 
Nou vêles vous dirai, s' un petit (si un peu) atende's. 

Le Pélèrin fait l'éloge d'Adam le Bossu tout en an- 
nonçant faussement sa mort; il raconte comment le trou- 
vère fut aimé et prisé du comte d'Artois , qui lui com- 
manda de faire un dit, afin de mettre son talent à l'é- 
preuve; Adam en composa un qui ne valait pas moins 
de cinq cens livres ; le comte l'en estima fort et s'attacha 
le poète. Les amis d'Adam accusent le Pèlerin de men- 
songe , et Warnier, qui paraît un 'bon vivant , termine 
en invitant tout le monde à aller boire avec lui et en 
maudissant en ces termes ceux qui ne voudraient pas le 
suivre au cabaret : 

V^— Soit, mais anchois voeil aler boire , 
Mau de hais ait quTne venra. 




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38 



Ces trois pièces du père du drame français méritaient 
bien d'attirer toute l'attention des amis des curiosités de 
notre littérature ; aussi ne doit-on pas s'étonner que la 
Société des Bibliophiles français ait entrepris de les faire 
imprimer toutes trois avec le soin et le luxe qu'on 
sait qu'elle apporte dans toutes ses publications , et que 
le judicieux M. Monmerqué ait employé ses connaissan- 
ces en littérature romane , à rendre cet essai dramatique 
du trouvère Adam aussi exactement qu'il était possible 
de le faire. Pourquoi faut-il que par une précaution , 
qui , selon nous , est un peu entachée d'égoïsme , ces piè- 
ces importantes ne soient imprimées qu'à un nombre si 
minime d'exemplaires (trente seulement), qu'il faille 
presqu'encore considérer leur publication comme non 
avenue ? 

Adam de le Halle fit une grande masse de vers ; la plu- 
part , en en exceptant toutefois son poème du Roi de Si- 
cile, étaient composés avant 1260 ; suivant La Croix du 
Maine, il entra fort tard à l'abbaye de Vaucelles , et Du- 
verdier ajoute, en rappelant les deux premiers vers du 
Jeu du Mariage : ce II semble qu'ayant aimé les femmes 
» et se trouvant déçeu d'une , il se fit clerc. » Quand 
Adam renonça au monde, le sacrifice n'était pas considé- 
rable , il pouvait être âgé de quelque soixante ans , et , 
d'après toutes ses courses , ses voyages , ses amours , il 
devait avoir besoin d'un repos que cependant il ne prit 
pas. On le surnomma le Bossu , soit par suite d'un dé- 
faut corporel , soit à cause de son esprit fin et subtil ; dans 



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59 




tous les cas , il reçut de la nature toutes les qualités 
qu'on accorde généralement aux hommes affectés de cette 
infirmité, dont, au reste, il repousse l'imputation dans 
un dystique qu'on trouve à la fin de son Roi de Sicile, On 
le surnomma aussi quelquefois le Camus d'Arras : il 
n'était peut-être ni l'un ni l'autre. 



Tout ce qu'on connaît d'Adam eu pièce* détachées fe- 
rait un recueil fort curieux si elles étaient réunies ; nous 
ne doutons pas qu'un jour cette publication soit faite 
par un homme de goût ami de la littérature romane ; en 
attendant, nous allons énumérer ses principales produc- 
tions en les faisant apprécier par quelques citations. 



I. Trente-sept chansons éparses dans divers manuscrits 
cités par M. De la Borde , dans son Essai sur la musi- 
que, et par le catalogue de la Vallière. M. de Roquefort 
en a imprimé une en entier dans l'Etat de la Poésie fran- 
çaise dans les XII e et XIII e siècles ; c'est une chanson 
d'amour qui doit dater de la jeunesse du poète; on en 
jugera : 



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60 



CHANSON D'AMOUR (i). 



Or voi-je bien qu'il souvient 

Bonne amour de rai, 
Car plus asprement me tient 

K'ains mais (que jamais) ne senti ; 
Ce m'a le cuer esjoui (réjoui) 



Einsi doit amans monstrer 

Le mal joli (le mal d'amour). 

Li souvenirs me retient 

Que j'ai de celi , 
Dont cis jolis maus me vient , 

Que maint ont pour lui » 
Qui jà ne seront hardi , 

De parler* 
A mon cuer doit comparer 



Car d'un estre (d'une manière) se maintient 
Qui m'a abaubi , 



(1) Manuscrit fonds de La Vallière n° 2736 , et Recueil manusc. des 
poètes français avant i3oo, page 1377. 



De chanter. 



L'autrui aussi. 



Par quoi je crois qu'il a vient 
As autres einsi (de même). 




61 




S'il voient ce que je vi 

A l'anter (la fréquenter) , 
C'on met por li esgarder (regarder) 

Tout en ouvli (oubli). 

Dame 8e c'estoit pour noient (rien) 

Ce que j'ai servi ; 
Si sui-je liés qu'il convient 

Que vos secours pri. 
D'autre part me fait merci 

Espérer 
Pitits, qui bien set oeuvrer 
Pour fin ami. 

Fins cuers qui vostre devient 

N'a pas meschoisi (mal choisi) 
Ne nus ne si apartient 
Ne porquant je di 
C'umelités sans nul si 

Fet sanler (ressembler) 
Quant eurs (bonheur) s'en veut mesler 

Chacun onni (raille) 
Ce que j'ai trop haut-choisi. 

Pardonner 
Me veilliez , quant por aimer 

Tant ne souffri. 

Cette dernière strophe a quatre vers de plus que celles 
qui la précèdent , et ces quatre vers tiennent lieu de l'En- 
voi. — La vingt- neuvième chanson d'Adam de le Halle 
est un Servantois en cinq couplets sur deux seules rimes ; 




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02 



voici les deux dernières strophes de cette espèce de tour 
de force : 

Douce dame en gloire essaucie (exhaussée, éleve'e) 

De douceur fontaine et ruissiaus , 

Roine de loyal lignie 

Bien vous doit souvenir de ciaus (ceux) 

Dont vous deve's cslre servie. 

Que l'anemi (le démon) par tricherie 

Ne soit ez sire et damoisiaus ; 

Qu'il a plusieurs envenimés carriaus (flèches) 

Dont nostre gent pour traire à mort , espie. 



Jà d'orgueil a traité clergie 
Et jacobins de bons morciaus j 
Frères menus de gloutounie, 
Mais ceus espargne de Citiaus. 
Moines , abbés a trait d'envie , 
Et chevaliers de roberie , 
Prendre nous cuide per monciaus. 
Encore a fait pis , li mauvais oisiaus , 
Car de luxure toute gent a plaie (affligé). 



La trente-deuxième chanson n'a que deux couplets, 
contre la règle presque générale de ce genre de composi- 
tion ordinairement divisé en cinq strophes. C'est l'ex- 
pression de joie du poète, qui va revoir sa patrie après 
une longue absence ; ce morceau est plein de fraîcheur 
et de sentiment. 



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63 




De tant com plus approime (approche) mon païs 
Me renouvelle amours plus, et esprent ; 
El pins me samble en approchant jolis , 
Et plus 1i airs , et plus dout sont li gent. 

Ce me tient mout tenrement 
Et cou aussi 

Qu'avant le venir i choisi 

Dame de telle honoranche 

Qu'un poi (peu) de la contenance 

De ma dame en elle vi , 

Si que la saveur de li 

Me délite à sa serablanche. 

Si fait le tigre , au mireoir, quant pris 
Sont li faons , et cuide proprement 
En se mirant retrouver s*s petits. 
Endemeutiers, viennent chiens qui les prent. 
Ne faites mi 

Ansement (ainsi) dame dmi e 

Né ne m'oùbliés aussi 

Pour ma longue demoranche , 

C'est a votre remembranche (souvenir) 

Qu'au miroeir m'entr'oubH , 

Car à vous , non pas à ci , 

Li cuers est et l'espeïanche. 

On peut encore citer le couplet suivant comme don- 
nant une idée de l'esprit tout profane du vieux moine de 
Vancelles : 

Li maus d'amer me plaist mieux à sentir, 




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64 



SB. 



Qu'à maint amant ne faitli dons de joie ; 

Car mes espoirs vaut d'autrui le joïr. 

Si bien me plaist quanques amours m'envoie, 

Quar quant plus sueffre (je souffre), et plus me plaist que joie. 



Jolis et chantant. 

Aussi liez (joyeux) sui et joianz 

Que se plus avant estoie. 



Voici les premiers vers de trente autres chansons 
d'Adam- le -Bossu , qui peuvent les faire reconnaître 
dans les recueils, où elles se trouveraient mêlées avec 
d'autres compositions du même genre et du même siècle. 

1. A chanter ai volenté curieuse. . . . 

2. Amours ne me veut ouïr.. . . 

3. Dame , vos hom vous estreine.. . . 
4* D'amoureux cuer voeuil chanter. . . 

5. De cuer pensieu et désirrant. . . 

6. Glorieuse Vierge Marie. .. . 

7. Grant déduit a et s'amoureuse vie. . . 

8. Hélas ! il n'est mais nus qui aim. . . . 

9. Je n'ai autre retenance. . . 

10. Je ne chante pas. • . . 

11. Je sens en moi l'amour renouveler.. . 



12. Il ne muet pas de sans celui. . . . 

13. Ki a droit veut amour servir. 

14. Li douz mauz mi renouvelé. . . 

15. Li jolis maus que je sens. . . . 




65 



16. Madame , je vous estrene. ... 

17. Me douce dame et amours. . . 

18. Mais amours si de me plaindre. . . 

19. Merci , amour, de la douce doulor. . . 

20. Merveille est quel talent j'ai... 

21. Moult' plus de paine amours.. . . 

22. On mi défient que mon cuer. . . 

23. "Or demande meut souvent . . 
»4- Po«r ce se je n'ai été. . . 

25. Pourquoi se plaint d'amour. . . . 

26. Puisque je suis de l'amoureuse loi. . . 

27. Qui a pucèle ou dame amie. . . 

28. Sans espoir d'avoir secours. 

29. Se li maus qu'amours envoyé. . . 

30. Tant me plaint voire énamoureui . . • 

II. Les Pastures Adam, 

Ce sont dix-huit Jeux-Partis ou questions d'amour 
que se font entr eux des artésiens qui prennent pour ju- 
ges des trouvères du tems. 

III. Li ronde Is Adam* 

Ces rondeaux sont au nombre de seize, tous notés en 
musique. Peut-être le chant, comme les vers, est-il de 



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la composition du trouvère Adam. En effet, l'auteur du 
Jeu du Pèlerin dit : 

Cil (le) maistre Adans sa voit 
Dis et chans cootrouver, 
Et parfais estoit en chanter. 

IV. Li motet Adam. 

Ce sont dix-huit motets, tous notés, comme la plupart 
des chansons du manuscrit fonds de la Vallièrc , n° 2736. 
Les pièces y sont écrites à trois parties , savoir : superius , 
ténor et bassus ; le chant en est assez agréable et doit 
offrir de l'intérêt pour l'histoire de la musique au Xîll 0 
siècle. Voici un exemple des paroles : 

Adieu , commant 
Amourettes , 
Car je m'en vois dolaus 
Pos les douchetes 
Fors (hors) dou doue pays d'Artois 
Qui est si mus et destrois 
Pour che que li bourgeois 
Ont été si fourmenés (maltraités) 
Qu'il ni queurt (court) drois , ne lois , 
Gros tournois 
Fut anulés, 
Contes et rois 
Justiches et prelas tant de fois , 
Que mainte bele compaingne 
Dont Arras mehaigne (est affligée) 




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Laissent amis , et maisons et harnois 
Et fuient , cha deus , cha trois , 
Souspirant en terre estronge. 

V. Le Congie Adam. 

Ce poème, de i56 vers, renferme des adieux pleins de 
sensibilité à la ville d'Arras, à huit des amis ou des bien- 
faiteurs du poète , et à sa maîtresse. La ville d'Arras était 
alors bouleversée par des troubles ; les plaisirs étaient 
convertis en peines, les chants avaient cessé, la présence 
d'un poète y devenait inutile : d'ailleurs Adam avait été 
accusé d'avoir fait circuler des satyres sanglantes par la 
ville, et son départ devenait nécessaire. Il convient qu'il 
a mal usé de son tems, et qu'il va le mieux employer : 



Comment que men tems aie usé 
Ma me conscienche accusé. 



Bien que soit Arras formenés 

Si est-il des bons remanés (restés) 

A qni je veux prendre congie t, 

Qui mains grans reviaus (fêtes) ont menés 

lit souvent biaus mangers donnés 

Dont li usaigessi bien décbiet (tombe) 

Quar on i a ce prés fauchiet. 

Adieu amours! très douche vie 

La plus joiouse et la plus lie (agréable) 

Qui puisse estre , fors paradis, 

Vous m'avez bien fait, en partie ; 




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Se vous m'ostates de clergie (de l'instruction) 

Je l'ai, par vous , ores repris ; 

Car j'ai , en vous , le vouloir pris 

De racheter et los et pris , 

Que , par vous , perdu je n'ai mie. 

Mais , en vous , j'ai service apris j 

Car j'estoie nus et despris 

A vaut , de toute courtoisie. 



Bi le très douche amie cbiére... 
Car plus dolent de vous me part 
Que de rien que je laisse arrière j 
De mon cœur serez trésorière , 
Et li cors ira d'autre part 

Aprendre et querre (chercher) engien (esprit) et art. 



Dans un autre endroit, Fauteur se prend d'une belle 
colère contre sa ville qu'il aimait tant, et il l'apostrophe 
ainsi : 



Arras , Arras , vile de plaît 

Et de haine et de détrait (médisance) , 

Qui soliés (aviez coutume) être si nobile , 

On va disant qu'on vous refait. 

Mais se Diex le bien ni ra trait (ramène) 

Je ne voi qui vous reconcile ; 

On y aime trop crois et pile (l'argent) 

Chascuns fu berte en ceste vile , 

Au point qu'on estoit a le mait . 

Adieu de fois plus de cent mile , 

Ailleurs vois (je vais) oyr l'évangile , 

Car ebi (ici) fors mentir on ne fait ! 



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VI. Li ver d'amours. 

Pièce badine de ig4 vers, qui comnienee par : 

a Amours qui m'as mis en souffranche , etc. » 

et se termine : 

Par un behourt de vaine gloire , 
Ainsi sont li povre honni. 

VII. Le ver de le mort. 

Petite pièce philosophique de 36 vers, qui finit par 
un dystique qui vaut le que sais-Je? de Montaigne : 

a Mais c'est tout truffe et devinaille 
» Nus (nul) n'est fisiciens fort Dieux. » 

MU. Le Roi de Sicile. 

Poème intéressant de 37a vers alexandrins , composé à 
la louange de Charles I er , comte d'Anjou, dernier fils de 
Louis VIII, dit le Lyon, et frère de Saint-Louis. Le 
poète suit ce prince dans ses faits et gestes depuis sa nais- 
sance jusqu'à son élection au royaume de Naples par le 
pape Clément IV, en 1266. C'est là que finit ce qui nous 
est parvenu du poème; peut-être a-t-il été achevé à Na - 
pies et perdu dans ce pays après la mort de l'auteur.Cette 



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70 



pièce hï&torique a été imprimée par M. Buchon, dans sa 
Collection des chroniques nationales françaises, tome 
VIII, p. 23. Elle commence ainsi : 

On doit plaindre et s'est bonté à tous* bons trouveours (trouvères) 
Quand bonne matere est ordenëe à rebours. 

et finit par : 

De Dieu et de l'Eglise avint-il ou il tent 

Et Diex. H voeille aidier selon clioti (ce) qu'il empieut (entrepiend) 

C'est dans ce poème qu'Adam se défend d'être bossu 
en mêmetems qu'il exprime d'une manière touchante 
son attachement et son dévoûment au frère de Saint- 
Louis : 

Or avez sa proesce en général oïe ; 

Ci-après , vous sera clérement desploïe (détaillée) ; 

Ne sai quel ménestrel mal l'avoit despêchie 

Mais jou, A dan s âArras, à point l'ai redrécie. 

Et pour che qu'on ne soit de moi en daserie (moquerie) 

On m'apele Bochu , mais jou ne le suis mie. 

Deuil fust se ceste histoire éust esté périe ; 

Mais, pour l'amour du roi , Diez m'en iert en aie (aide) , 

Et d'autre part, j'ai tant ceste œuvre encoragie 

Que , je croi , se mon cuer fendoit par la moitié 

Du prince on y verroit la figure entaillie. 

M De la Borde , dans sonJEssai sur la musique , tome 
II , page i49» donne encore à Adam de la Hallejle roman 



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71 



SB 



d'Oger le Danois, en appuyant son opinion de ces deux 
vers : 



a En tel manière kestre n'en puist blamrz 
9 Li Roy A dams par ki il est rimez. » 

Par le Roi Adam, il faut entendre ici le Rois Adenet, 
trouvère du Brabant, dont le nom était un diminutif 
d'Adam. Le religieux de Vauceiles est déjà assez riche de 
son propre fonds sans qu'on le gratifie des ouvrages de ses 
confrères. 

II ne reste dans la ville d'Arras aucun souvenir d'A- 
dam ; nulle statue , nul buste, nul portrait ne nous ont 
conservé ses traits ; aucun monument ne le rappelle , ses 
cendres volent sur la terre étrangère ; cependant, il existe 
encore une rue à Arras portant le nom de Maitre- 
Adam , qu'on pourrait peut-être regarder comme le der- 
nier souvenir de la cité pour son plus fécond poète. 



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72 



2ll<tr0 be Cûmbrûg. 



Ce trouvère Cambrésien , qui vivait au XIII e siècle, a 
été une fois nommé , par erreur, Albert de Cambray , par 
les auteurs, ordinairement si exacts, de Y Histoire litté- 
raire de la France, tome i6 , page a 10 ; plus loin (page 
218), ils en font une nouvelle mention sous son vérita- 
ble nom. Par suite d'une autre erreur, plus choquante, 
mais qu'on conçoit facilement quand il s'agit de noms 
difficiles à lire dans les manuscrits , ce poète a été appelé 
Mare de Cambrai dans le Catalogue de la bibliothèque 
de Gaignat (n° \j5o) , mise en ordre par Debure, notre 
premier maître en bibliographie. Mars n'est point un 
nom du pays ; il serait tout au plus une contraction du 
mot Me'dard, encore faudrait-il aider à la lettre. Il est 
évident qu'on a lu un M où il y avait AL 



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73 




Âlars deCambr>y a composé un poème de près de 
trois mille vers de huit syllabes. Le n° 7-534 des manus- 
crits de la bibliothèque du Roi le porte comme un Traité 
sur les moralités des Philosophes; le catalogue de Gaignat 
lui donne le titre de : Les dits et sentences des Philoso- 
phes anciens. Voici le début du poème : 

Jou Alars, qui suis de Cambrai , 

Qui de maint biel mot le nombre ai ; 

Vous voel ramentoivrc (remémorer) par rime 

De ce que disent il méUrae (les philosophes mêmes) 

De lor sens; et grans li renoms , 

Or ? ous van -ai nom< r les noms. 

Parmi les auteurs qu'il nomme et qui sont au nombre 
de vingt , on remarque pêle-mêle Cicéron , Salomon, 
Diogène, Horace, Juvénal, Socrate, Ovide , Sali uste, 
Isidore, Caton, Platon, Virgile, Macrobe, etc., etc. 
Alars était, comme on voit, un bel- esprit de son épo- 
que, mais un peu superficiel ; il n'était pas fort sur la 
biographie , car, outre qu'il accolé des hommes qui vi- 
vaient dans des tems si divers , il ne fait pas difficulté , 
pour avoir l'air de connaître un plus grand nombre d'é- 
crivains , de faire deux auteurs différons de Cicéron et de 
Tullius, de Virgile et de Maron; ce qui ferait croire 
qu'il ne les avait pas lus; cela ne l'empêche pas de par- 
ler de leurs ouvrages avec une audace qu'on ne peut par* 
donner qu'à un poète. 




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74 




Sinner, le bibliothécaire de Berne, fait mention d'A- 
lars de Cambrai , dans son catalogue de manuscrits ; il 
rapporte un passage de Ste.-Palaye, qui regarde l'œuvre 
de ce trouvère comme très-curieuse et propre à faire 
connaître l'état de la littérature française au XIII e siè- 
cle. 

Le manuscrit de Gaignat contenait, après Les dicte et 
sentences , une pièce intitulée : Le livre de Job, sans nom 
d'auteur. Comme le riche manuscrit qui renferme ces 
deux poèmes, est écrit par une même maiu , vers la fin du 
XIII e siècle , époque où Alars vivait, on peut supposer 
avec quelque raison que la seconde pièce est également 
du poète cambrésien. 

On trouve aussi les Dits et Sentences des Philosophes 
par Alars de Cambrai, dans un beau volume in-P>, sur 
vélin, du XIII e siècle, reposant à la bibliothèque de 
l'Arsenal (Belles-lettres, n° 175 ), écrit sur trois colon- 
nes et enrichi de miniatures , vignettes et initiales. Les 
Dits et sentences se trouvent avec les romans de Cle'oma- 
dès, les Enfances Ogier 9 , Berte ans gr ans pies , par li Rois 
Adenès, et autres pièces et romans de l'époque. 

Guillaume de Thignoville , ou de Téonville , mit en 
français les Dits moraux des Philosophes anciens , impri- 
més à Bruges, par Colard Mansion (vers i473), peti t 
in-P de 1 15 feuillets. Le texte original de cette traduc- 



m ns 



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7$ 



tion avait peut-être été tiré du poème d'Alars de Cam- 
brai, ainsi que cela se pratiquait souvent au XV e siècle, 
où l'on convertissait en prose française, latine, italienne 
ou espagnole, une foule d ouvrages écrits originairement 
en vers. 



Albert ire Comfrag» 

(Voyez Alars de Cambrât.) 



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76 



8fi 



SB 



Comelam ït Cambrrrç. 



Voici vraisemblablement le père des trouvères cam- 
brésiens, un poète du XII 0 siècle, regardé par plusieurs 
philologues érudits comme l'auteur d'une des épopées 
les plus remarquables du moyen-âge; il ne s'agit de rien 
moins que de la vénérable chanson de geste, intitulée : 
Li Romans de Garin le Loherain (le Lorrain) , dont tou- 
tefois , il faut bien le dire , la composition a été attribuée, 
par des bibliographes non moins estimables que les pre- 
miers , à d'autres poètes du même cycle. Au milieu de 
cette diversité d'opinions , même en faisant belle la part 
de Camelain de Cambray, nous pensons qu'on ne pour- 
rait jamais que lui accorder la composition d'une partie 
de ce poème. 



m 




77 




Le roman, ou, pour mieux dire , la chanson de Garin 
fait partie d'un ouvrage bien plus vaste, désigné sous le 
titre général de Chanson des Lohérains. Cet immense 
poème, divisé en plusieurs branches, comprend les his- 
toires : i° du duc Hervis de Mez, père de Garin , dont le 
savant Dom Cal met a pubHé un long et curieux extrait à 
la suite du tome I er de Y Histoire de Lorraine (4). — a° 
de Garin le Loherenc et Begon de Bélin, fils du duc Her- 
vis; ce cantilène a été publié, pour la plus grande partie , 
par M. Paulin Pâris , avec des notes philologiques ; Pa- 
ris , Téchener, 1 833-35, 21 vol. grand in-ia. — 3° de 
Girbert, fils de Garin , Hemaut et Girbert, fils de Bé- 
gon ; — 4° d'une quatrième génération de cette famille, 
qui va jusqu'au célèbre Garin de Montglave. 

La branche de Garin, qui contient i5,ooo vers, se 
subdivise elle-même en plusieurs chansons ; trois divi- 
sions sont assurées , certains manuscrits en montrent 



(i)Dom Calmet a publié cet extrait dans la persuasion que l'au- 
teur était de la Lorraine ; il assigne cette production à Hugues Mè- 
tel, ou Mètellus, poètes des XI e et XII* siècles, né à Toul, vers Tan 
1080. Mais les auteurs de VHistoire littéraire de la France ne par- 
tagent pas cette opinion, par la raison qu'il rst parlé dans cet ouvrage 
de la commune de Metz, dont l'établissement n'eut lieu qu'en 1179, 
c'est à-dire, plus de vingt ans après l'époque fixée pour la mort de 
Métel. 




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70 

sa e 

même jusqu'à six. M. P. Pâriss'en est tenu aux trois di- 
j visions les plus sûrement exprimées parles grandes ini- 

1 tiales fleuronnées qui les commencent dans la plupart 

des manuscrits. Ces trois, ou , si Ton veut , ces six chan- 
sons, sont décidément de plusieurs mains ; tous ceux qui 
ont exploré à fond ce poème sont d'accord sur ce point : 
on Test moins sur les trouvères qui ont composé ces 
diverses parties. La première, suivant la division et l'o- 
pinion de M. P. Pâris, est ia plus faible, et semblerait 
, avoir été écrite postérieurement aux deux autres; la se- 

; conde (au moins dans sa première partie) pourrait bien 

être l'œuvre de Camelain de Cambrai ; cette ville surtout 
! y joue un grand rôle, la scène est presque toujours en 

! Cambrésis , et Fauteur décrit même un siège de Cam- 

j brai. Quant à la troisième chanson , elle appartient in- 

| contestablement à Jean de Flagy , qui peut-être a aussi 

i composé la dernière moitié de la deuxième partie. La 

j chanson de Jean de Flagy est la plus belle et la plus poé- 

I tique : on ne sait trop où ce charmant poète du moyen-âge 

] prit naissance, mais il est certainement du nord de la 

j France. M. P. Pâris le regarde comme originaire du 

j Vermandois , pays qui joignait le Cambrésis. Cette pro- 

| vince compte plusieurs lieux du nom de Flagy; l'un 

| d'eux peut à juste titre revendiquer ce principal auteur 

du Roman de Garin. Ce qui confirme cette opinion d'un 
' de nos maîtres en littérature romane, c'est l'exactitude 

I minutieuse avec laquelle ce trouvère désigne les lieux , 

j les monumens, les distances, et les familles nobles de cette 

! ancienne province. 



& 



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79 



Le savant La Monnoye , dans ses notes sur la biblio- 
thèque de Duverdier, donne tout le roman de Garin à 
Jean de Flagy ; d'un autre côté , M. Schœll , dans un ar- 
ticle fort bien fait sur Wolfram d'Eschenbacb , l'un des 
poètes les plus distingués du moyen âge , et inséré au to- 
me XIII de la Biographie universelle, n'hésite pas à im- 
puter, sans partage, à Gamelain de Cambray, ce même 
cantilène dont son Wolfram a fait une imitation sous le 
titre du Lohengrin; mais il n'ajoute aucune raison de 
science qui puisse justifier cette assertion. Le judicieux 
rédacteur du catalogue de la Val Hère, n'a point donné 
de père à cette œuvre antique; il n'ose lui-même l'attri- 
buer à personne et il le classe dans les œuvres anonymes; 
ainsi jusqu'à ce jour cette question scientifique reste en- 
veloppée de ténèbres et adhuc sub Judice lis est. 

Nous n'avons pas la prétention de trancher ce nœud 
gordien littéraire ; nous ne pouvons toutefois nous em- 
pêcher de faire remarquer qu'en lisant les premiers et les 
derniers vers du poème, on voit qu'il est souvent ques- 
tion de Cambrai et du Cambrésis, circonstance qui mili- 
terait en faveur de Camelain. On trouve , par exemple, 
les premiers vers du manuscrit de la Valliêre, écrits 
ainsi : 

Vielle chanson voyre (vraie) veuillez oyr 

De grant ystoire et mervillous pris 

Si come ly Wamdre vindrent en cest pays 

Crestientésy ourent malcment enlaydy, 

Des homes mors et ars (brûlés) tout par le pais 




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80 



SB 



Destruirent Rains et arcent lez marchis (frontières) 

Et sains Memyns sj comme la chanson dit 

Et Saint Nychaisezde Rains fust occis 

Et Saint Morise de Cambruy la fort cvt (cilé> 

Et vers la fin : 

Si faut lifctoire dou Lolterans Garin 

Et de Begon qui au Lois fut occis 

Et de Rigaut li bon vassaul hardi 

Et Dernaut de Jofroi l'angevin 

Et de Huion qui fu de Cambrèsis 

Et dou bon duc quiout a non Aubri 

Alds vous en li roumans es finis 
DesLoherans ne poeïs plus oir 
S'on ne lcsvuet controver et mentir. 

Le sujet de ce roman est tiré de l'histoire des guerres 
de Charles Martel et de son fils ie roi Pépin , contre les 
Sarrasins et d'autres peuples infidèles; il est écrit en 
vers de dix syllabes, par tirades plus ou moins longues 
sur une seule et même rime que le poète suit et conserve 
tant qu'elle peut lui fournir. Quoique plein de récits fa- 
buleux que tVa&sebourg et quelques historiens ont don 
nés comme argent comptant, ce roman n'en est pas moins 
très-utile pour la connaissance du langage, des coutu- 
mes et des mœurs des français au moyen-âge. 

La bibliothèque de La Valliére, si riche en poésies 
romanes, possédait une des suites de Garin le Loherens , 



"88 





en 24,861 vers, qui avait appartenu à Claude d'Urfé ; 
elle se terminait à peu près comme la première partie , 
en citant toujours Huon de Cambres is. 

Ci faut listoite dou Loherens Garin 
Et de Begon le chevalier hardi 
De Mortane lenipercur Tieri 
Et de Huon celui v dc Cambrésis. 



Proies pour iaus De* lor face mercis 
Dites amen que dame Diex lotrit. 

La famille de M. d'flerbigny, à Lille, conserve un 
manuscrit du Roman de Garin, rétabli. à la fin par une 
main moderne, mais dont tout le reste est d'une haute 
antiquité. 

En 17^4, le château d'Anet possédait cette même his- 
toire , mais en prose ; on la voyait aussi dans la biblio- 
théque du chancelier Séguier. 

Il ne faut pas confondre le nom du personnage prin- 
cipal de ces deux romans avec celui de Garin, poète 
quelque peu licencieux du XII e siècle ; cette erreur a été 
commise par Borel dans son Trésor des recherches et an- 
tiquités gauloises, Paris, 16G7, in- 4°. 




88 



€ttfluerran> ie Jûvt&t 



Enguerrancl de Forest, chevalier cambrésien , vivant 
au XII e siècle, descendait de Herbert de Forest qui com- 
parut au fameux tournois d'Anchin , donné en l'an 
1096, et dont la relation forme aujourd'hui la pièce la 
plus authentique et la plus importante des preuves de 
noblesse des anciennes maisons des provinces de Flandre 
et d'Artois. 

Suivant le chroniqueur Gélic, Enguerrand de Forest 
reçut le sobriquet de Âme-fame , qui signifie amateur de 
renommée, amatorfamœ, et non, comme on pourrait le 
croire, ami des dames, puisqu'au contraire ce seigneur 
les dédaigna toute sa vie , comme l'indique le virgo obit 
de son épitaphe que nous rapportons plus bas. La même 



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85 



inscription le déclare musis gratus , bien-venu des muses, 
et c'est sur ce titre, combiné avec le surnom qui nous le 
peint avide de renommée , que nous croyons devoir lui 
accorder ici une mention. 

En effet , Enguerrand de Forest devait être un trou- 
vère; du moment que l'authenticité de son épitaphe est 
démontrée, il reste prouvé qu'il cultivait les muses ; che- 
valier de haute naissance et favori de Mars, ce n'était pas 
en latin, langage savant du domaine des clercs , qu'il de- 
vait chanter; concluons donc que ce fut en langue roma- 
ne qu'il composa ses vers. Aucune pièce de lui n'est par- 
venue jusqu'à nous, mais peut-être qu'un hasard heu- 
reux en fera un jour découvrir quelqu'une. 

Le chevalier Ame-fame mourut en 1197 , après avoir 
été le bienfaiteur des églises de St.-André, de St.-Au- 
bert , d'Anchin , de Honnecourt et de Fémy ; il désigna 
cette dernière pour lui servir de tombeau , et les moines 
de Fémy lui firent graver cette épitaphe, recueillie par 
Rosel , rapportée par Carpentier (i) et traduite par mon 
honorable et savant ami le docteur Le Glay, à qui je 
dois l'indication de ce personnage peu connu (2). 



(1) Histoire de Cambray, 3" partie, p. 579. 

(2) Archives du nord de la France et du midi de la Belgique t 
tome III , l ,e livraison, page 4o. (Valcncimnes, i833 .) 



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84 



Hic recumbit Inguerrano* 
Dictus quondam f ami-car us. 
In Foresto fuit gnatus ; 
Miles vixit terris rarus , 
Musis gratus , Marte sanuf , 
Nobis larges, sibi parcus, 
Virgo obit , cœlo dignus. 

MCLXXXXVIl . 

• Cirgît Enguerrand nommé jadis Ame-faîne; né dans 
» le village de Forest , il fut un chevalier de rare valeur, 
» cher aux muses et favorisé de Mars ; libéral envers 
» nous (les moines deFémy), il était avare pour lui- 
» même. Il vécut dans le célibat et mourut digne des fa- 
» vetirs célestes , Tan 1 197. » 

On remarquera que tous les vers de cette épitaphe ont 
la même terminaison ; la puissance de la rime était telle 
au moyen âge, quelle s'étendait souvent jusques sur les 
vers latins. 

Carpentier nous a encore appris que les seigneurs de 
Forest portaient émargent à trois croissans de sable et 
criaient Trith (1), mot qui en langage celtique signifie 
pont, et se rapproche du latin trajectus. 

(1) Le cri de Trith était commun à toutes les familles qui avaient 
un croissant dans leurs armes. Cela vient de ce que le premier qui 
rapporta ce signe héraldique de l'Orient fut Renier de Trith, duc 
de Philippopolis , chevalier du Hainaut , un des compagnons de l'em- 
pereur Baudouin. 



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CngtterroiA V®\b$. 



Engucrrand d'Oisv, poète camb résien du XIII e siècle, 
se donne lui-même dans ses vers comme clerc et né au 
village d'Oisy, alors dépendant du Cambrésis. 11 a com- 
posé un fort joli fabliau intitulé le Meunier d f Aie us (Al- 
leux). Le Grand d'Aussy en a donné la traduction en 
prose , en supprimant toutefois des détails un peu licen- 
cieux , dans le 2 e volume de ses Fabliaux ou contes des 
XII 0 et XIII 9 siècles (page 4*3, II. Edition de Paris , E. 
Onfroy, 1779, 4 vol. in-8°). 

Il y est question des ruses employées par un meunier 
d'Arleux, ayant un moulin à Palluel (que par erreur 
Le Grand d'Aussy place en Normandie), pour abuser 




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86 



d'une jeune et jolie fille du village d'Estrées , qui porte 
le nom de Marie si commun dans toutes ces pièces. Le 
meunier et son garçon sont déçus dans leurs espérances 
et trompée eux-mêmes par Marie et la meunière; cette 
dernière prend la place de Marie dans le rendez-vous 
donné aux deux séducteurs. Le garçon meunier, qui 
avait promis un cochou gras à son maître s'il le laissait 
lui succéder dans son entrevue avec la jeune fille , ne 
veut plus lui donner ce prix quand il découvre qu'il n'a 
eu affaire qu'à la meunière. Querelle à ce sujet; ce pro-' 
cès délicat est porté devant le bailli, qui prononce judi- 
cieusement que le garçon a perdu son cochon et que le 
meunier ne l'a pas gagné : dans cet état de la question , 
il se l'adjuge à lui-même. Ce jugement a peut-être donné 
l'idée de l'Huître et des Plaideurs. 

Le bailli réunit dans un grand repas les dames et les 
chevaliers du canton d'Arleux , pour manger ce cochon 
si lestement gagné, et il raconte, à Tentremêts ( le mo- 
ment est bien choisi), l'aventure qui a donné lieu au 
banquet. C'est ainsi que le trouvère Enguerrand d'Oisy 
l'a apprise , « et pour qu'elle ne s'oubliât pas , dit-il , je 
» lai mise en Rouman, afin que ceux qui l'entendront 
» perdent à jamais l'envie de tromper les honnêtes fil- 
» les. » Malheureusément le conte de sire Enguerrand 
n'a corrigé personne ! 

Ce fabliau, narré d'une manière]très-divertissante , a 



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été imité par La Fontaine sous le titre des Quiproquo, et 
se trouve reproduit dans une foule de livres facétieux, 
dont les auteurs se sont bien gardés de citer l'emprunt 
qu'ils avaient fait au modeste poète des rives de la Sen- 
sée. 

M. Francisque Michel , philologue distingué, a pu- 
blié (i), en i833 (Paris, Sylvestre, in-8°, i6pp.), le 
texte exact de ce joli fabliau si mutilé par Le Grand 
d'Aussy; il l'a extrait du n° 7595 (6° dvii , 2°col. 2) 
des manuscrits de la bibliothèque du roi. On regrette 
que le tirage de ce petit opuscule ait été fait à trop petit 
nombre pour satisfaire tous les amateurs de la poésie 
romane. C'est pourquoi nous croyons devoir le repro- 
duire ici en l'accompagnant de quelques éclaircissemens 
qui ne seront pas inutiles aux personnes peu initiées 
dans la lecture de ces sortes d'ouvrages. 

M. F. Michel, se rapprochant plus de la vérité que 
Le Grand d'Aussy, a mis le lieu de la scène dans l'arron- 
dissement d'Arras ; il y a encore erreur : Arleux est un 
chef-iieu de canton du département du Nord, arrondis- 
sement de Douai ; le meunier, héros mystifié du conte 



(1) L'impression en a été faite aux frais de M. de Larenaudière , 
secrétaire d«î la Société de Géographie. 




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88 



qui suit, avait ses moulios sur le cours de la Sensée , pe- 
tite rivière qui se jette dans l'Escaut à Bouchain ; Es- 
trees, Arîeux , Palluel et Oisy, tous lieux cités dans 



Qui se melle de biax (beaux) dis dire 
N* doit commencbier à mesdire , 
Mais de biax dire et conter. 
Dès or vos vaurai raconter 
Une aventure ke je sai , 
Car plus celer ne le vaurai (voudrai). 



(1) Arleux t aujourd'hui bourg et chef-lieu de l'arrondissement de 
.Douai, était autrefois une ville forte du Carobresis. Les chroniqueur 
anciens l'appellent Alloes, Alux\ Alers, Alluex , Alleux ou 
Aleus, et en latin Allodium ou Arlodium. La chàtellenie d' Arleux 
était héréditaire , dès le XII e siècle, dans la maison d'Oisy-Créve - 
cœur. 



le poème, sont quatre communes placées en ligne droite 
dans une longueur d'un peu moins d'une lieue et demie, 
entre les villes de Douai et de Cambrai. 



DOU MAJSN1ER DE ALËUS (i). 



88 



88 




SB 



89 



03 



A Palluiel (i), le bon trespas , 

Un mannier i Ot Jakemars; 

Cointes (agréable) estoit et envoisiéa (plaisant) ; 

A Aleus estoit il mariniers , 

Le blé moloit il , et Mousè» 

Qui desous lui es toit 'variés. 

Un jour estoient au mol in 

En un demierkes (mercredi, dies Mercurii) au matin. 

De maintes viles (villages) i ot gens 

Qui au moliu raoloient sovent j 

Il i ot molt blé et asnées (charges d'ânes). 

Maroie (Marie), fille Gérart d'Estrées (2), 

Vint au molin atout^son blé. 

Le«mannier en a apielé ; 

Ele l'apiele par son non : 

oc Hé! Jaques , fait-ele , de sanson , 

Par cele foi ke moi devés 

Moles mon blé, si me hastés 

Que je m'en puisse repairier (retourner). 



(1) Palluel , petit village près et au midi d'Arlrux, situé sur la 
rivière de la Sensée, qu'on appelait jadis le Senset. Cette commune 
a pris son nom de sa situation marécageuse ; Palluel vient de Palus], 
marais. 

(2) Estrées, village du canton d'Arleux, qui tire son élymologie de 
Strata, nom donné généralement aux chaussées construites dans les 
Gaules par les Romains. On voit effectivement que les villages ainsi 
nommés sont placés sur d'anciennes voies romaines. La chaussée sur 
laquelle Estrées se trouve située , conduisait de Tornacum (Tournai) 
à Cameracum (Cambrai). La terre d'Estrées passa dans la maison 
de Duchâtel de la Hovarderie , puis dans celle d'Ongnies. 



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90 



Atorncr m'estuet (me convient) à mangier 
Por mon père , ki est à chaos (aux champs). 
Jakesli a dit maintenans : 
a Ma douce amie, or vous séés (asseyez-vous) ; 
Un petit si (ici) vous reposes. 



Il a molt blé chi devant vous 

Que doivent maure (moudre) devent vous ; 

Mais vous morrés qant jou porrai 

Et si n'en soiésen esmai (émoi), 

Car se il puet , et vespres (le soir) vient , 

Je vous ostelerai (logerai) molt bien 

A ma maison à Paluiel. 

Sachiés k'à ma feme en ert biel 

Cor jou dirai k'estes ma niéche. » 

Mousès ot jà moulut grant pièche ; 

Les gens furent jà oslelé 

Et à leur villes retorné. 

Mousès voit bien et aperçoit 

Tout cho keses maistres pensoît. 

Andoi (tous deux) orent une pensée 

Por décevoir Marieu d'Estrées. 

Jésir cuident entre ses bras ; 

Mais il n'en aront jà solas , 

Ains en sera Jakes décheus , 

Tristes, dolens, correchiés (courroucé) et mus (emu). 

Mousès a son maistre apielé : 

c Sire , dist-il , or entendés ; 

Il a molt poi (peu) d'iaueel vivier, 

Il vous covient euvrc laissier (abandonner la besogne) ; 

Nos molins ne puet morre tor "(moudre l'un après l'autre). » 

« Or n'i a-il nul autre tor ? 

Fait li manniers ; clot le molin. » 

Li solaus (soleil) traioit à déclin , 

La damoisiele est plainne d'ire ; 



m 



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Pleure des iex (yeux), de cuer soupire. 
« Lasse! fait-ele, que ferai? 
Or voi-jou bien ke g'i m orrai ; 

Se je m'en vois encui (avant la fin de ee jour) par nuit , 

Jou isterai dpu 6ens (j'en perdrai l'esprit), je cuit (je crois).. » 

Mousés l'a prise à conforter (consoler) : 

a Biele , foit-il , or m'en tendes ; 

Vous irés avuec mon maistre , 

Il vous en porai grans biens naistre. » 

« Voire , fait Jakes en tressait (dans ces entrefaites), 

Mais meuture n'aura huimais (pat aujourd'hui) 

Elle, ne ses pères, ne sa gent. 9 

Par le main maintenant le prent : 

« Levés sus , biele ; s'en alons 

A Paluiel en mes maisons , 

Là serés-vous bien ostelée (logée) : 

Vous mangerés à la vesprée (au soir) 

Pain et tarte , car (chair, viande) et poisson , 

Etbuverés vin affuison (à foison). 

Mais gardés ke sace ma feme 

Que soies el ke ma parente 5 

Car defors ma chambre girés ; 

Douce amie , se vous volés , 

Et jou dirai à ma moillier (femme , de mulitr) : 

A Aleus m'estuet (j'ai besoin) repairier 

Por mon molin batre et lever. 

Adont me vaurai retorner, 

Et choucerai (et je coucherai près de vous) Levons , amie. j> 

Gele s'est ut molt esbahie 

Qui dou mannier n'avoit talent ; 

Ens en son cuer bon consel prent , 

Dist : « Se Diex plaist , n'a venra mie. » 

Tout trois en vienent à la vile (au village , de villa ) 

De Paluiel; chiésje mannier 




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92 



Or sont venu au lierbegier. 

Li mariniers apiela sa famé , 

Se li dist : « Dame , que vous sanble ? 

Que mangerons-nous au souper ? » 



a Sire , chou dist la dame , asse's ; 

Qui est ceste m échine (1) ichi ? » 

a Ma cousine est , sachiés de fi ( par ma foi) ; 

Faites li fieste et grant honor. » 

a Volentiers , la dame respout. 

Bien soiés-vous tenue , amie ! » 

« Dame , fait-ele , Dius benéie ! » 

De mangier n'estuet (n'est besoin) tenir plaît (discussion) : 

De chou ke promesse a voit fait, 

Pain et vin , car, tarte et poisson 

Orent asse's à grant fuissou. 

Qant orent roaogié et béu , 

Li lis fu fais dalés îe fu (a) 

U la meschine dut couchier ; 

Kieute (3) mole , linchez (linceuil , draps) molt chier 
Et covertoir chaut et forré*. 
Li manniers en a apielé 
Sa famé k'il ot espoussée : 



(1) Meschine, jeune fille ; on dit encore dans nos* campagnes une 
mesquine pour une servante. ( Voyez les Hommes et les Choses des 
Archives du Nord , pages 11, 3i, 3j, au mot Mesquène.) 

(2) Le lit fut dressé près du Jeu j on ne dirait pas aujourd'hui au- 
trement dans les villages du Cambrésis. 

(3) Kieute, keute, matelas , lit-de-plume ,^de culcita. 




93 



« Dame , r faït-il , si vous agrée, 

Volentiers iroie au molin; 

I! le m'estuet batre matin , 

Il i a molt blé ens ès sas. » 

La dame dist a Se Dirx me gait ! 

Il chou (cela) est molt fit s bon à fnire. » 

Atant (alors) li maitmcrs se repaire (««retire) , 

Mais anchois (auparavant) ot dit à sa feme 

Qu'ele pense de sa paiente ; 

a Aies, adiu , chou dist la dame ; 

Pis n'aura comme se fust m'ame. » 

A ta ni s'en va , cele demeure j 

Del cuersouspireetd.es iex (yeux) pleure, 

Et dist la dame : « K'avés-vous? 

Dites-le-moi tout par a mois. 

Nous avons or esté si aisse , 

Et or nous metés en malaisse ; 

Qui vous a riens méfiait , ne dit ? » 

a Dame , fuit-eîf. ,jse Diex maït (si Dieu m'aide), 

Je me loe (loue) molt de voslre ostel ; 

Mais mes cuers est molt destorbés (trouble" , empêché), 

Se je l'osoie descovrir, 

J'en sui forment (fortement) en grant désir. » 

oc Deil! fait la dame erramment (promptenient) , 

Dites-le-moi hardiement j 

Jà (jamais) ne sera sigransanuis (peine) 

Ne vous en oste se je puis. » 

Dist la pucele : ce Grant merchi ! 

J'el vous dirai sans contredit : 

Hui main (aujourd'hui matin) vine por maure (moudre) à Aleus, 
Et vo barons (mari) si me dist leus (alors) 
Que ne porroie maure à pièehe ; 

liluec (en cet endroit là) me detria (retarda) grant pièche , 
L'autre gent molut erramment (virement), 



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94 



Le mol in dot délivreraient , 
Car Mousès li ot ensaigniet 
Qu'il o molt poi (peu) d'iaue el vivier. 



Tant iluec séoir m'i fissent 

Que nuis me prist et viespres (soir) virent. 

Chi m'amena por herbegier, 

Car vaura (il voudra) dalès moi cliouchier (coucher), 

Se Jhésus et vos ne m'aie (m'aident). » 

oc Or voustaisié, ma douce amie, 

Fait la dame , ki fu senee (sensée) ; 

Vous en serés bien destornée (empêchée), 

Car vous girés ens (dedans , intus) en mon lit 

En ma cambre tout enserit (enfermée) , 

Et jou girai chi en cestui ; 

Se mes maris i vient encui (cette nuit), 

Qu'il veullc gésir (coucher) aveuc vous , 

Trover uTi pora à estrous (â l'instant) 

Et soufteraichou k'i vaura. » 

La demoisele s'escria : 

« Dame , fait-ele , grant merchi ! 

Bien avés dit , se Diex m'ait ! 

Il ert (sera , erit) merit se Dius plaist bien. » 

Dist la dame : « Chou croi-jou bien ; 

C'est bien et autre tout ensanble. » 

Atant s'en entrent en la cambre 

U la pucele se coucha , 

Et la dame se rctorna ; 

A l'uis (à la porte) s'en vint , si l'entrovi , 

Puis est venu(e) droit au lit 

Qui fais estoit lès le fouier (près du foyer) 

U la pucele dut chouchier. 

Ele s'i chouche , plus n'arieste (plus ne discute) i 

Salngna (fit le signe de la croix) son cors , saigna sa tieste , 



A Diu se rent et au saint Piere 




9S 



Qu'il li doinst bone nuit entière ; 

Si fara-il;, mien ensient (à mon sens), 

Se l'aventure ne non» ment j 

Car ses maris , manniers qui est , 

Il et Mousès sont repairiet (revenus) j 

Par mi la rue vont tout droit , 

Del molin viennent ambedoit (tous deux) ; 

Por jésir avuec la meschine 

Revint Jakes, ki le désire ; 

Mousès l'en a rais à raison : 

« Sire , dist-il , por saint Simon ! 

Car faites un markiet à mi. 

Certes j'ai un porchiel (porc) nouri , 

Il a passé cinq mois entiers j 

Celui aurés molt vole u tiers , 

Foi ke doi Diu sainte Marie, 

Se je'sir puis o (avec) le meschine. » 

a Oïl (t) , fait Jakes entrerait , 

Se guei pir (retirer) volés sans nul plaît (débat) 

Le porcelet. ke couri as 

Gésir te ferai entre ses bras, v 

a Oïl , fait-il , par tel marchiés 

Le vous gnerpisse volentiers. » 

o Or m'atent dont à cest perron (?) : 



(1) Oïl, oui; c'est par la manière dont les anciens habitans delà 
Fiance prononcèrent cette particule affirmative qu'on désigna les dif- 
férons dialectes. La langne d'oc était celle parlée dans le midi , la lan- 
gue d'oïl celle dont on se servait dans le nord. Les troubadours rimaient 
la langue d'oc, les trouvères écrivirent dans la langue d'oïl. 

(2) Le Perron était, pour parler régulièrement , une barrière qu'on 



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96 



Je m'en irai à no maison , 

Se choucerai o la pueele 

Qui tant est gmtex et biele. » 

Chou dist Mousês : ce Adieu , alés ; 

Qant vous poés (pourrez) si revends. » 

Et Jakesli manniers s'entorne , 

Dusc'à (jusqu'à) la maison ue destorne ; 



Il a trové Puis entr'overt, 

Tout souef (doucement , suavitet) l'a arièrc» ouvert , 

Ens fst entrés, puis le referme j 

Mais molt se doute de sa feme , 

Qu'il cuide k'en sa cambre (chambre) gisse ; 

Mais je cuic la mescine (jeune fille) i gisse. 

Au lit en vint lès le fouler, 

Dalès sa feme tost choucier ; 

Il cuide que che soit la meschine , 

Si Ta accolée et baisie ; 

Cinq fois li fist le gius d'amors , 

Ains ne se mut nient (rien) plus c'uus hors. 

Il iert (était) jà priés de mienuit ; 

Li manniers crient Moset n'anuit, 

Qui Patent séant à la piere (borne du coin) ; 

Ses demeures (attente) forment (fortement) li griève (lui pèse). 

A la dame a dit : « Je m'en vois , 

Mais ke n'en aïés irois (colère , ira), 

Car il est plus de mienuiu 



chevalier posait dans un chemin pour empêcher qu'on ne passât outre 
sans l'avoir combattu ; ici il signifie la bar' ière ou clôture qui se trouve 
aux abords d'un héritage quelconque et à quelque distance du lieu 
d'habitation, comme cela se pratique encore dans plusieurs cantons de 
la Flandre et du Hainaut. 



8B 



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97 




Je revenrai encore anuit. » 

« Quant vous poés si revenés , 

Et dist la dame ; adiu , aies. » 

Jalces en est dou lit partis , 

Si s'est rechauciers (rechaussé) et viesti* (velu). 

Gieut (jeu) cuide (croit) avoir o la pucele , 

On li a cangiet le merielle (1). 

A Mouset en est retornés , 

Qui dehors Tuis est akeutes (attendant) : 

Vien cha, amis , errant jésir (vite coucher). 
Je wel (veux) le porcel deservir (mériter). 
Cinq fois a fait , bien hastés (vite) j 
Or il para quel (combien) le ferés. » 
Che dist Mousès : « Que dirai-jou ? » 
« — Quant tu venras en la maison , 
Et cil a dit , au lit aies , 
Se vous chouciés dalé son lés (à son coté) 
Ne dites mot , mais taisiés-vous : 
Jà n'el «ara par nul de nous , 
Faites de H vos volentés. » 
Atant en est Mousès tomes , 
Et vint au lit , si se despoulle ; 
Maintenant o (contre) la dame chouce (couche). 
Cinq fois li fist en molt poi (très-peu) d'eure. 
Atant Mousses plus n'i demeure., 
Congiet a pris , si se viesti. 



(i) Le mèreau , mereloa mè rie lie était une marque , un signe que 
le vendeur donnait à l'acheteur pour prouver que la marchandise li- 
vrée était acquittée. En prenant le signe représentatif pour la chose 
même , on li a cangiet le mè rie lie peut signifier : on lui a changé 
ta marchandise. 



m 



G 




98 



SB 



La dame croit , saciés de fi (de bonne foi), 



Que ce ne soit fors ses barons (que ce n'est que son mari) ; 

Et cil revint à Jakemon , 

Se lia dit : a J'ai fait cinq fois, 

Dont a-ele éu despois (le fruit). » 

Chou a dit Jakes li wihos ( 1 ) : 

a Li porchiax (porc) esciet (tombe) en mon los. » 

« Voire , fart Mousès , en non Dé ? 

Or venés, prenc qant vous volés 

Le porcelet ki estoit mien ; 

Vous l'enmenrés par le loien (licou). » 

A tant s'eu sont d'illuec parti* 

Quant li jours fu bien esclarchi , 

La damoisele s'est levée , 

Si s'est viestue et atornée (parée) ; 

A la dame congiet a demandet , 

Et li merchié de son hostel (logis). 

Ele li dist : ce Ma douce amie , 

Perdue avés bone nuitie , 

Car mes (mon , meus) maris dix fois ennuit 

M'en a doné pargrant déduit. 

Por vous l'a fait , ne l'en sai gré : 

Au lit vous cuida (crut) avoir trové. » 

« Gret m'en sachiés , » fait la mescine* 

Atant plus n'arieste ne fine (ni tourne), 

A Hestrées tout droit s'en va , 

Et li manniers tost repaira ; 

Si ammaine le porchetet. 

Par dalès lui s'en vint Mousès > 



(t) Jakes li wihos; wihos , vrhihot , willot, (wilos) rst le mari 
dont la femme est infidèle. 



SB 




99 



Qui le porciel li ot vendu ; 

Bien le cuidoit avoir perdu. 

Qant la dame perçut les a 

Sachiés ke pas d'es bienvina (accueillit) , 

Le sien marit très tout (tout-à-fait) avant ; 

Tost li a dit : ce Ribaut puant, 

Quatorze ans ai o (avec) vnu estet ; 

Ains ne vous poe mais tel mener, 

Ne tant acoler ne basicr, 

Servir à gré, ne solacier (divertir), 

Que jà iffuse envaîe (assaillie conjugalement) 

Deux fois en une nuit entière. 

Por la mescine eue voir ennuit 

Dix fois u (ou) plus par grant de'duit ; 

Cele m'a fait ceste bontet , 

Cui vous cuidastes recover (réitéra). 

En mon lit le cochai , en non Dé 1 

Or avés-vous cangié (changé) le dé. » 

Qant Jakemars Tôt (l'ouit) et entent 

Qu'il est wihos (trompé) certainement , 

Saciés ke point ne l'abielist (l'embellit) ; 

Et Mousès tout errant (vîtement) U dist : 

a Sire , mon porciel me rendes ; 

Car tort et à pechiet l'avés. » 

a Qu'esse ? diable ! dit Jakemars; 

Tu as ennuit entre les bras 

De ma feme jut (joui) et fait ton hie.l , 

Et tu viex (veux) ravoir ton porchiel ! 

Saces que tu n'en l'auras mie. » 

a Si arai , fait Mousès , biax. sire ; ^ 

Car je duc (devais) gire (coucher) o la puce le 

Qui estoit grasse , tenre (jeune) et biele , 

Ke miex vauroit ele sentir 

Que de vo feme nul délit (joie). 



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100 




Sachiéa je m'en irai clamer (appeler en justice) 7 

Tost à Oisi (1) vaurai aler. » 

Mousés en va droit à Oisi , 

Si en est clamé an bailli , 

Et li balliuslesajorna (leur assigna uu jour)*, 

Atant Mousés s'en retorna. 

Qant li termes et li jors yint 

Que li baillius les siens plais tint , 

Li manniers i vint et Mousès 

Por conquerre le porchelet. 

Mousés a sa raison contée , 

Li eskievim (assesseurs , juges) l'ont escowtér. 

Que vous feroie-jou loue conte ? 

Toute leur raison raconte 

Ensi com Jakemes li cous (cuculus) 

Li ot fali de tout en tont : 

« Car o la pucele deuc jésir 

Et o sa feme m'a fait jésir. » 

Qu'il ne prent mie en paiement. 

Ains veut que Jakes li ament (fasse réparation), 

Car dent jésir o la pucele 

Qui tant est avenans et biele ; 

Se li esquievin li otrient (octroie , accorde), 

Communaument ensanble dient 

Que il li tiegne ses markiés. 

Li manniers est levés en plés (plaidoirie) : 



(i) Oisy, ancien effort village près de Palluel, qui possédait une 
justice dont apparemment plusieurs communes environnantes ressor- 
tissaient. Il fait aujourd'hui partie du canton d'Arleux et se trouve 
situé entre Cambrai et Douai, à deux lieues et demie de chacune de 
ces villes. 



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104 



a Signor, fait(-il), en tend és- nous ; 
Je sui wihos et si sui cous , 
Je doi bien cuite» (quitte) aler par tant 
Car sachiés , il m'anuit forment 
Chou que il avint à ma feme , 

Car ses porchiaus ne m'atalente (oe m'est pas agréable). » 

Li baillius a giant ris éut , 

Puis il lor a ramentéut (rappelé à la mémoire) : 

« Volés de chou oïr le droit ? » 

« Oïl , dist Monsès , par ma foit. » 

«c Et vous ) manniers? » fait libaliu. 

« — Voire bien , de par dame Diu 

Que il me doinst cuites aler. » 

Li haillius prîst à conjurer 

Les eskievins por dire voir. 

« Si ferons -nous à no pooir, 

Sire , font-il , molt volentiers. » 

Atant se prendent à consillier, 

A ce consel en son t alé ; , 

Plus tost kil peurent sont retorué : 

« Sire , font-il , entendé-nous ; 

Par jugement nous vous disons 

Ke vous Mouset fait(es) Savoir 

Son porchelet, car chou est drois; 

Et commandés à Jakemon 

Qu'il li renge (rende) tout sans tenchon (dispute) r 
U la meschioe li ramaint (lui ramène) 
Por faire son bon et son plain. » 
Li baillius U a commandé , 
Et Jakes li a délivré 

Le porchelet tout erramment (vilement), 
Et li baillius maintenant prent 
Parle loien le porchelet , 
Et puis si a dit à Mouset : 



m 




102 



« Amis , or ne tous en courrechiés; 
Je vous renderai en deniers (argent) 
Trente sols por le porchelet. 



Mangiés sera à grant reviel (rep:is) 
Dps bons compiingnons del paît». » 
Jakes s'en part tons esbaliis . 



Qui demeure chous et wihos. 

Cho fu droit que le honte en ot ; 

Car raisons ensaigne et droiture 

Que nus ne puet mètre sa cure 

En mal faire ni en dire , 

Tousjors ne l'en soit siens li pire , 

Et ausi fist-il le mannier 

Qui en demoura cunquiet (conspué) : 

Mais ne me chaut (peu m'importe), chou fu raisons. 

Et li baillius a tout semons (invité) 

Les eseniers et les puceles , 

Les chevaliers , les dames bieles ; 

Si a fait mangier le porciel 

A grant joie et à reviel. 

Engerrans li clers , ki d'Oisi 

A esté et nés et nori , 

Ne vaut ke tele aventure 

Fust ne périe , ne perdue , 

Si le nous a mis en escril , 

Et vous anonce bien et dist 

Conques ne vous prenge talens 

De faire honte à boue gens ; 

Qui s'en garde il fait ke sages , 

Et Dius le nous mèche en corage 

A faire bien , le mal laissier. 

Chi faut liroumans del mannier. 




105 

«g- 



Soncqmxt ht €ambra$. 



Foucqaart de Cambray est encore un de ces trouvères 
du Cambrésis qui vouèrent leur talent poétique à la plus 
grande gloire du beau sexe; maître Fouquart composa 
un petit poème des plus curieux, et aujourd'hui des plus 
rares, mis au jour, avec quelqu'altération peut-être , par 
les presses de Colard Mansion, imprimeur à Bruges , vers 
i475. On lit sur le frontispice: Cy commence le traittie' 
intitule les Euuangiles des quenoilles failles à Vonneur el 
exaucement des dames. Le texte commence par ces mots : 
Maintes gens sont aujourd'hui qui allèguent et autorisent 
leurs parolles. C'est un petit in-f* gothique de 21 feuil- 
lets, dont le verso du dernier se termine par la conclusion 
de facteur. 




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104 



Née de la Rochelle, dans sa table des anonymes formant 
le 10 e volume de la Bibliographie instructive de Debure , 
et après lui, M. Alex. Barbier, dans son Dictionnaire 
des Anonymes, donnent à maître Foucquart de Cambray, 
comme collaborateurs dans cet ouvrage, maître Antoine 
Duval et Jean d'Arras, dit Car on. Cette allégation, après 
un mûr examen, paraît avoir été faite et reproduite assez 
légèrement. On conviendra tout d'abord qu'il n'est pas 
probable que trois poètes, de villes différentes , aient été 
obligés de se cotiser pour produire une œuvre aussi 
courte. Cette collaboration des auteurs n'avait lieu que 
pour les diverses branches de ces longs romans de (/estes 
de quelques trente mille vers. Ensuite, lorsqu'on aura 
établi clairement ce que c'était que ce genre de livres 
connus sous le nom des évangiles des quenouilles, on sen- 
tira combien il est facile de redresser MM. Née de la Ro- 
chelle et Barbier dans ce petit égarement bibliographi- 
que. 

Il existe plusieurs livres , tant imprimés que manus- 
crits, sous le titre que nous venons de citer, et cepen- 
dant ce ne sont pas tous les mêmes (îj. Ces sortes de re- 



(1) Pour ne parler que des imprimés , on peut citer : i° Livre des 
connoitles faites à l'honneur et exaulcement des dames, lesquel- 
les traitent de plusieurs choses joyeuses, racontées par plusieurs 
dames assemblées pour fêter durant six journées. Lyon , Jean Ma- 



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103 



cneils étaient fort en yogue au XIII 0 siècle ; M. de Mar- 
cha ngy, dans son Tristan le voyageur, n'a garde d'oublier 
d'm Taire mention : dans les châteaux des grands sei- 
gneurs suzerains , dont les épouses avaient des dames 
d'honneur et de compagnie, on se réunissait le soir à la 
veillée; là, les dames les plus savantes et les plus spiri- 
tuelles enseignaient, à tous d'admirables recettes pour 
chaque maladie et encombre, voire même pour les pei- 
nes secrètes du cœur : comme les discours de ces judi- 
cieuses matrones étaient aussi vrais que paroles d'évan- 
gile , et qu'elles les débitaient en filant , on appela ces 
précieuses sentences les Evangiles des quenouilles; et l'on 
doit convenir qu'il y a, dans ces miscellanées du moyen- 



rrschal, i4q3 , in-4° gotli. — 2° Le liure des connoilles, pet. in-4° 
de 27 f. compris le titre. Edition sans chiffres ni réclames, sans lien 
ni date , imprimée en caractères gothiques dans le genre de ceux de 
Mart. Husz, de Lyon , avec des figures en bois. On lit au dernier 
feuillet : Cy finissent les euangiles des Conoilles lesquelles traie- 
tent de plusieurs choses ioyeuses, 3° Le Liure des Quenoilles. . . . 
imprimé à Rouen , pour Raulin Gaultier, libraire demourant 

audit lieu à l'enseigne du fardel t pet. in-4° gothique de at 

feuillets. — 4° Le livre des connoilles, lequel traite de plusieurs 
choses joyeuses , in>4° goth. (sans lieu ni date). On lit à la fin : Cy fi- 
nissent les évangiles d?s cônoilles. — 5° Le livre des Quenouil- 
les, ou les évangiles des femmes (sans lieu ni date), périt in 8* go- 
thique de 3a folios. — 6° Idem, sans date, in-16 goth. — Toutes 
ces éditions n'empêchent pas que ce livre ne soit d'une excessive ra- 
reté'. 



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106 



âge, des pensées et des maximes d'un grand sens et qui 
annoncent , de la part des dames qui les composaient , 
une connaissance profonde du cœur humain. 

Chaque comté et presque toute châtellenie avait son 
Evangile des quenouilles , comme depuis chaque pro- 
vince eut son almanach et chaque diocèse son catéchisme. 
Il est donc possible que les deux collaborateurs qu'on a 
si généreusement donnés à Foucquart de Cambray, aient 
aussi rimé quelque recueil de ce genre, mais il n'en est 
pas moins plus que vraisemblable que le trouvère cam- 
brésien a versifié seul le livre des quenouilles en vogue de 
son tems parmi les nobles dames du Cambrésis, et qui 
paraît avoir servi de type pour les autres. 

Lorsque les mœurs s'épurèrent un peu, au moins dans 
les formes extérieures, le livre des quenouilles passa du 
château à la petite propriété, sans beaucoup gagner sous 
le rapport moral ; car, il faut bien le dire , notre suscep- 
tibilité du dix-neuvième siècle se regimberait fortement 
contre les expressions et les pensées contenues dans ce 
livre décoré du pieux titre d'Evangile. Jugeons-en par 
l'opinion qu'on en avait couservée même dans un tems 
où Ton s'effarouchait moins qu'aujourd'hui du cynisme 
des paroles. L'historien de Valencicnnes, d'Oultreman , 
à l'occasion d'un propos plus que leste que Dupleix et 
d'autres écrivains mettent dans la bouche du comte Bau- 
duin parlant à S t. -Louis, dit que « c'est un conte qui 



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107 




» peut bien estre renvoyé au livre des quenouilles. • 
Dreux du Radier, parlant des fols en titre d'office dans 
ses Récréations historiques , dit que « tout le talent de 
• M 6 Guillaume, fou du roi Henri IV, était de savoir 
» par cœur et de citer à propos Y Evangile des quenouil- 
» les; » et Dieu sait quelle liberté de langue on accor- 
dait aux fous en titre d'office ! 

On ne connaît aucune autre production de maître 
Foucquart de Cambray que ce rare et bizarre poème qui 
fait l'objet des recherches de tous Jes amateurs, et dont 
la forme et le titre furent depuis appliqués à un ouvrage 
de piété de ce pays , intitulé : « La quenouille spirituelle, 
» ou dévote contemplation et méditation de la croix de 
» nostre sauveur et rédempteur Jésus-Crist que chas- 
» eu ne dévote femme pourra spéculer en filant sa que- 
» nouille spirituelle, faicte et composée par maître Jehan 
» de î.acu, chanoine de Ly lie. » Petit in-R°, gothique , 
sans date ni lieu d'impression (i) — C'est un dialogue 
fort curieux , en stancei de sept vers de huit syllabes, 
entre Jésus-Christ et la Pucelle, ou fille dévote , que le 
pieux chanoine de St.-Pierre de Lille composa d'abord 



(1) 11 en existe une édition sous le titre de Quenolle spirituelle, 
pet. in-8° goth. de a3 feuillets, fig. en bois, et une autre de même 
format , mais avec la souscription : Paris , Guillaume Niverd, go 
thique. 




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108 




en prose et qui fut mis en vers par Gringore, ainsi qu'on 
peut le présumer par un huitain acrostiche, intitulé Y in- 
citation de l'auteur, dont les premières lettres de chaque 
vers étant réunies, donnent le nom de Gringore. 




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109 



©eoflnrç ht Navale. 



Geoffroy ou Godefroy. de Barale , est un noble trou- 
vère de la fin du XIII e , ou du commencement du XIV* 
siècle, qui descendait d'une très-ancien ue famille, du 
Cambrésis , puisque Raoul de Barale est cité dans une 
charte de Gérard, évéque de Cambrai, datée de Tan 
1079, e * <I ue l' on vo *t Jean de Barale figurer avec son fils 
Michel surnommé Bernard, au fameux tournois d'An- 
chin donné Tan 1096. Celte famille eut d'autres illustra- 
tions : Ellebaud de Baratte était grand Prévôt de Cam- 
brai en 1 147 ; et en 1 a4o , Watier de Barale se qualifiait 
chevalier et sire de Salans et d'Ettehain. Cette maison 
portait pour écu ; oVor à la fasce oVazur chargée de trois 
étoiles, ou selon d'autres , de trois quintefeuilles d y or. 



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110 



Le village de Barale est situé à deux lieues et demie de 
Cambrai dans la direction d'Arras ; il fait aujourd'hui 
partie du canton de Marquion (Pas-de-Calais); selon 
Baldéric (Chronicon Cameracense et Atrebatense^)~Ie roi 
Clovis y fonda un monastère en l'honneur de St. -George, 
qui fut béni par Saint Waast ^premier apôtre chrétien 
dans nos contrées : les Normands détruisirent cette mai- 
son vers 88 1 ; il n'en reste aujourd'hui aucun vestige. 

Il est vraisemblable que le seigneur-poète qui nous 
occupe est le même que Godefroy de Barale, che- 
valier, qui prenait la qualité de gouverneur d'Oisy en 
i32Q, ainsi que Jean le Carpentier le mention ne'dans son 
Histoire de Cambray , partie III , page 1G2 , d'après une 
pièce tirée des archives d'Oisy, bourg dont relevait la 
terre de Barale, une des plus anciennes du Cambrésis. 
Godefroy de Barale épousa Jeanne de Grisperre, sœur 
deWatier de Grisperre, seigneur d'Eedeghem. Il pre- 
nait le titre de Messire dans ses chansons ; on n'en con- 
naît que deux de lui , conservées dans un manuscrit de 
la bibliothèque du Roi et citées par de La Borde dans son 
Essai sur la musique, tome II , page jGq. 

La première commence par ce vers : 
a A nul homme n'avient 9 J 



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111 




La seconde est intitulée: Chançonetepor pedier, titre que 
Ton pourrait traduire par ces mots : Chanson pour obte- 
nir. Comme presque tous les couplets du teins tendaient 
toujours à demander et obtenir le don d'amoureuse 
merci, on ne voit que de reste quelle récompense le sei- 
gneur de Barale réclamait pour ses vers. 




112 



(fttror) Ire Cambrag. 



Le trouvère nommé par quelques écrivains Girard de 
Cambrai, ne devrait peut-être pas figurer dans cette liste, 
puisqu'aujourd'hui il parait prouvé qu'il est d'origine 
picarde; mais il suffît qu'il ait été désigné plusieurs fois 
par son surnom cambrésien (1) pour qu'il ne soit point 
passé sous silence dans une notice où l'on cherche à 
éclaircir tous les titres plus ou moins embrouillés des 
anciens poètes du pays. D'ailleurs , ne serait-il pas pos- 



(1) Voyez la note de la page 189 du roman de Berte au» grans 
piés, (Paris, Téchener, i83a, graod io-i2)où il est dit que l'histoire 
de Rainfroi et d'Heudri se lit dans les Enfances Charlemagne, ro- 
man de Girard de Cambrai. 



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SB. 



115 



sible que ce trouvère nommé" Girard de Cambray par les 
uns et Girard d'Amiens par les autres, ait fait durant sa 
vie un si long séjour à Cambrai qu'il en ait retenu le 
surnom de cette ville ? Ceci n'est qu'un doute que nous 
soumettons à de plus habiles. Quoiqu'il en soit, Girard 
ou Girars se déclare lui-même né à Amiens au i4« vers 
de son immense travail sur la Vie de Charlemagne, qu'on 
appelle aussi quelquefois lè poème des Enfances Charle- 
magne; 

« Par quoi Girars â A miens qui a commandement 

» D'une histoire traitier (traiter) srî Diex la li conseul Etc. 

^Cet ouvrage, dans lequel le poètea eu la prétention de 
réunir toutes les traditions vraies et fausses relatives à 
Charlemagne, contient près de douze mille vers. Il con- 
tinue le récit d'Adenès, auteur de Berte au» gratis pies, 
et commence ainsi : 



Cil cui (celui à qui) Diex a donne' sens et entendement 

De savoir 1rs gratis biens fez anciennement 

Les doit sor (?) et monstrer à touz commnnaumcnt 

Pour ce que ceus qui sont douclrinez (instruits) povrement 

En puissent recovrer aucun amendement. 

Qoar cil qui ot les fais des preudomes souvent 

Les biens et les honneurs ou chescun bon cuer tent 

S'il a en \u[ né bien , né sens, né nourrement (aliment) , 

Il s'i doit demerir (rendre meilleur) et prendre avisemeut 

De iniex faire qu'il n'a fet au commencement ; 

Quar li exemple bel donnent embrasement 



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114 



De Dieu et de ses Sains servir premièrement 
El de vivre en cest mont bien et souffisaument ; 
Farquoi Girars â? Amiens etc. 

Ce début annonce assez que Girars avait une haute 
idée de lui-même ; c'est parce qu'il croyait que Dieu lui 
avait donné sens et entendement, qu'il entreprit d'éclai- 
rer son siècle sur les hauts faits de Charlemagne ; comme 
on le voit , le poème composé par lui est en poésie omio- 
télente, c'est-à-dire, par couplets sur une même rime tant 
que cette rime peut fournir. La vie de Charlemagne est 
divisée en trois livres ,'dont voici les rubriques : 

1. Ci comence de Chaîlemaine qui fu emperières de 
Rome. 

2. Ci commence U secons livres du roy Chaîlemaine, 
qui fit rois de France et empereres d'Allemaigne : 

« De Pistoire le roy Chaîlemaine ont parle' 

» Mout de gens qui petit savoient la parte* Etc. » 

3. Ci commence U derrains {dernier) livres du roy 
Challemaigne , et y est sa fins : 

a Quant Charlemaine fu en France repairiez (retourné) 
» D' Aspremont où il ot mout esté tTavelliés.... Etc. » 

Enfin voici comment se termine ce long poème, à la 
fin duquel le trouvère picard ne montre pas moins d'ou- 
trecuidance qu'au commencement : 



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a. 



Ma 



Et moi, Girars d'Amiens , qui toute l'ordenance 
Ai es croniques pris qui en font ramenbvance 
Par le commandement le frère au roy de France 
Le 'conte de Valois (1) ai pris cuer et plesanre 
De recorder les fez Challon (?) qui connoissance 
Donnent as nobles cuers qui en Dieu ont fiance 
De venir à honor et d'avoir avisance ; 
Cornent on conquiers Dieu par noble pourvéance 
C'est d'avoir aies (aide) en lui et si grant abondance 
De foy en J. C. qu'il n'i truist défaillance 
En nul qui face jà de lui amer semblance. 
Par quoi je pri celui qui longis (souffrit) de la lance 
Feri sus en la croiz par la mesconnoissance 
Et qui mort volt soffrir pour nostre délivrance 
Qu'autre ssi vraiement que sa digne puissance 
Queurt en terre et en ciel et sa grant benignance 
Veulle garder tous cens qui en lui ont créance 
Des mains as aoemis et de leur acointance 
Si que fer ne puist à nului destour bance 
A ceulx qui ont en lui créance et espérance. 



Ces vers paraîtront peut-être assez bien tournés, mais, 



(1) Ce comte de Valois , par l'ordre duquel Girars composa ce 
poème , est Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel roi de France, 
et petit-fils deSt.-Louis j c'est par lui que la race des Valois monta 
sur le trône. La seconde femme de son père, Marie de Brabant, étant 
passionnée pour la poésie qu'elle cultivait elle-même avec succès , 
puisqu'elle aida son protégé Li rois Adenès dans sa composition de 
Cléomadès, il n'est pas extraordinaire que toute la cour de France 
ressentit alors un besoin de poésie qui paraissait le goût dominant de 
la reine. Charles de Valois mourut en i3n5. 



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en général, selon l'opinion de M. Paulin Pâris, à l'o- 
bligeance duquel nous devons nos renseiguemens sur 
Girars , ce trouvère manque de fonds et d'idées. Il se 
traîne lentement sur la même pensée pendant chacun de 
ses couplets, et il semble arriver au dernier vers pénible- 
ment et tout haletant : élève du trouvère brabançon Li 
rois Âdenes , il n'a su en saisir que les défauts ; de plus , 
on peut lui faire un reproche plus sévère, il a cherché à 
s'approprier un des ouvrages de son maître , le roman de 
Cléomadés , dont on voit sous son nom, parmi les ma- 
nuscrits de la bibliothèque du Roi, une leçon dans la- 
quelle rien n'est changé que le nom des personnages. Ce 
plagiat effronté est un tort grave qui doit beaucoup 
nuire à la réputation du trouvère picard o-cambrésien ; 
on peut être poète médiocre, mais encore faut-il être 
honnête. 



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117 



Trouvère peu connu : il n a cependant pas échappé 
aux recherches de M. Benoiston de Chateauneuf qui le 
mentionne honorablement dans son E^sai sur la poésie 
et les poêles français , aux XII*, XIII e et XIV e siècles , 
Paris, i8i5, in-8°, pages 117 et 118 , ni à celles de M. 
de Roquefort qui le signale dans la Biographie univer- 
selle, 1 , 535 , article du poète Alexandre de Bernay, l'un 
des collaborateurs, ou plutôt des prédécesseurs, du trou- 
vère cambrésien dans le même travail. 

Guy de Cambray est auteur du roman de Josaphat , 
sujet dont, suivant l'apparence , plusieurs trouvères du 
tems ont fait choix. De Roquefort donne à Chardry, 
poète anglo-normand , une vie de Saint Josaphat } qui 



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ne contient pas moins de 2900 vers. L'auteur y annonce 
à ses auditeurs qu'il désire les ramener à la vertu plus 
encore par l'exemple que par les préceptes ; il commence 
ensuite la vie de son Saint Josaphat et la termine en di- 
sant à l'assemblée quVsans doute elle ne sera pas [fâchée 
d'entendre la Fie de Roland et Olivier, plus amusante 
que celle qu'il vient de débiter : que pour lui il préfère 
le récit des batailles des douze pairs de France , à celui 
de l'éternelle passion de Jésus-Christ (1). C'est ainsi que 
beaucoup de pièces du moyen-âge, commencées fort 
pieusement, finissent d'une manière tout au moins pro- 
fane. Il termine poliment par ces vers dans lesquels il 6e 
no mme : 

Ici fînist la bonne vie 
De Josaphat le duz enfant , 
A ceux qui furent eseutant , 
Mande Chardry saluz sans fin, 
Et au soir et au matin. 

Fauchet et Massieu attribuent encore à un autre trou- 
vère nommé Herbet, un des traducteurs du Dolopathos 
vieux roman grec , une troisième Vie de Josaphat , poè- 
me plein de maximes politiques et d'instruction pour les 
rois. Nous ne savons pas si Guy de Cambray a empruuté 

(l) M. l'abbé Delarue applique cette anecdote au même jongleur 
Chardry, alors qu'il racontait aux barons anglais la vie et les mira- 
cles du roi St.-Edmond. (Essais hist. sur les bardes, les jongleurs et 
les trouvères, t. 1, p. i53.) 



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1 



119 



quelque chose à ces auteurs, ou si lui-même leur a servi 
de modèle. Ce qu'il y a de certain , c'est lui qui nous ap- 
prend que cette Vie de Barlaarti et de Joaaphat a été com- 
posée originairement par St.-Jean Damascène et qu'elle 
fut rapportée en France par Jean, doyen de la cathédrale 
d'Arras (i). 

Il a participé à un second ouvrage, au roman d'A- 
lexandre, composé en vers alexandrins, auxquels, dit- 
on , le poème donna son nom ; c'est l'œuvre de dix poètes 
qui y travaillèrent, non en commun, mais successive- 
ment, et qui le divisèrent en un grand nombre de bran- 
ches ou parties, distinguées chacune par un titre parti- 
culier. Cette série d'hommes de lettres , s* escrimant sur 
le même sujet, était composée de Lambert li Cors ( le 
court, le petit) , de Chateaùdun ; Alexandre de Bemày , 
surnommé aussi de Paris; Perrot de Sainct-Cloot , ou 
Pierre de St.-Cloud ; Thomas de Kent , aidé lui-même 
dans sa partie par un écrivain du nom d'Eustache; Jean 
li Nivelois , que d'autres appellent Jehan le Venelais ; 
Jehan Brizebarre ; Guy de Cambray ; Simon de Boulogne; 
Jacques de Long uy on et Jehan de Motelec. La plupart de 
ces poètes se succédaient les uns aux autres et conti- 
nuaient l'histoire commencée en la prenant au point où 
le précédent rimeur l'avait laissée. 



(i) Bibliothèque du Roi, n°i5$5. 




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120 




Les manuscrits du poème d 1 'Alexandre et de ses suites 
sont nombreux à la bibliothèque royale ; la première 
partie est positivement faite en commun par Lambert-le- 
Court et Alexandre de Bernay ; les vers suivans en sont 
la preuve : 

Vérité de l'histoire si com li roy s la fist , 

Un cleis de Chastiaudun , Lambert li cors Wscrit , 

Qui du latin la trait (traduit) et en roman t la niibt.... 

Alixandre nous dist que de Bernay fu nez , 

Et de Paris refu ses sournoms appeliez , 

Qui ot les siens o les Lambert mêliez. 

C'est décidément la meilleure portion du poème ; elle 
contient des vers harmonieux et des allusions fines ; les 
descriptions sont animées , les récits naturels et parfois 
énergiques. Nous sommes forcés de dire que les autres 
parties, dans lesquelles figurent les vers de notre Cam- 
brésien , n'ont garde d'avoir le même mérite ; le style 
manque souvent de force et de concision. 

La seconde partie , sous le titre de : Le Testament d* A 
lexandre, est de Pierre de St.-Cloud ; la citation suivante 
ne nous permet pas d'en douter : 

Largesce est enfermée sos une coverture , 

Avarice a les clez qui moult affiche et jure , 

James n'en iert jetée tele iert Tenfermeture. 

Perot de Sainct Cloot trova en l'escripture 

Que mavès (mauvais) est li arbres dont lé fruit ne roéure (ne 



mûrit pas). 



a 




1S1 



La troisième partie, sous le litre de : Li Roumans de 
tote chevalerie , ou la Geste d'Alisandre , est de Thomas 
de Kent et de Mestre Eustace qui translata Toeuvre. 

La V engeance d? Alexandre, quatrième partie, est de 
Jehan li Nivelois ; etZ<? Vœu du Paon',qai contient trois 
branches distinctes , est de Jehan Brise- barre el de Jehan 
de Motelec , qui firent chacun plus de 3,ooo vers. On ne 
sait pas positivement à quelles portions de cette curieuse 
collection le trouvère Guy de Cambray a mis la main , 
les renseignemens bien précis nous manquent à cet égard. 
Cependant, s'il faut en croire l'abbé De la Rue(i), qui 
a compulsé plusieurs copies du roman d'Alexandre en 
France et en Angleterre , Guy de Cambray aurait com- 
posé Je même sujet que Jehan le Nivelais en d'autres ter- 
mes , c'est-à-dire : La Vengeance de la mort $ Alexandre , 
partie de i65i vers, qu'il dédia à un comte de Clermont 
et à Simon son frère. D'ailleurs , comme M. Van Praetl'a 
très judicieusement dit, il est impossible de mettre un 
ordre mathématique parmi les œuvres des poètes de YA~ 
lexandre, parce que leurs copistes ont arbitrairement et 
sans goût comme sans raison, tantôt retranché, tantôt 
ajouté, et quelquefois transporté des morceaux d'une par- 
tie dans une autre. M. de Ste. -Croix a fait un examen 
critique des historiens d'Alexandre, nous aurions besoin 
qu'un critique habile vînt se dévouer à débrouilleras 
vers confus de ses vieux romanciers. 

(1) Essais Iiist. sur les Bardes, etc., t. 2 , p. 347. 




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122 




Ce qui reste prouvé , c'est que l'ouvrage entier est si 
considérable qu'il y a bien place pour les efforts de l'ima- 
ginative de dix poètes. Au reste, l'idée primitive de l'œu- 
vre ne leur appartient pas ; elle est tirée deQuinte-Curce, 
de la vie d'Alexandre attribuée à Callisthène, et de VA- 
lexandriade , de Gaultier de Lille, poète latin du nord de 
la France. On pense bien que dans ces myriades de vers il 
n'est pas seulement question des faits et gestes d'Alexandrr- 
le-Grand ; on y trouve un peu de tout, et principalement 
des allusions courtisanesques sur les événemens des rè- 
gnes des rois Philippe-Auguste et Louis VII. Les dix 
trouvères ont fait preuve de courage et de persévérance 
dans la continuation d'un sujet dont les premières par- 
ties furent enfantées vers Tan 1210 et les dernières plus 
d'un demi -siècle après , puisque Jehan Brisebarre mou- 
rut vers i33o. Les hommes du moyen-âge étaient lents 
et patiens et mettaient le tems à tout ; ils composaient 
leurs épopées comme leurs cathédrales, en plusieurs 
siècles (î). 



(1) Au commencement du XVI e siècle, on publia un abrégé du 
Roman d'Alexandre , sous le titre de : 1/ histoire du noble et très 
vaillant roy Alexandre-le-Grand > jadis roy et seigneur de tout 
le monde : et des grandes proè'sses qu'il a faittes en son temps , 
corMne vous pourrez voir ci-après. A Paris , par Nicolas Bonfons , 
(sans date), petit in-4° de 44 feuillets, figures en bois, lettres rondes . 
— Réimprimé à Lyon (sans date), in-4° goth. et ibidem, Olivier £r- 
noullet , i552,in-4°. 




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123 



Hues ou Hugues de Cambray, vivait un peu avant Tan 
i3oo. C'était un poète satyrique et mordant dont le cœur 
tout français ne pouvait supporter le succès des armes de 
l'Angleterre sur le continent. Il composa un fabliau in- 
titulé la maie honte dont parle La Croix du Maine dans 
sa bibliothèque française. Suivant Fauchet et le comte 
de Caylus qui l'a mentionnée dans les Mémoires de l'A- 
cadémie des Belles-lettres , c'est une satyre, ou au moins 
une violente raillerie contre Henri III, roi d'Angle- 
terre, qui, vers le milieu du XIII e siècle, chercha vaine- 
ment à recouvrer la Normandie et se vit obligé de céder 
au roi Saint Louis tout ce que ses prédécesseurs avaient 
possédé en France, excepté la partie de la Guienne qui se 
trouve au-delà de la Garonne. 



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1S4 



Hugues de Cambrai n'est pas très-clair dans sa soi-di- 
sant satyre ; Legrand d'Aussy, qui en a donné l'analyse , 
n'y trouve qu'une équivoque de mots assez pitoyable ; le 
fait est que la pièce est faible, obscure et peu intelligible. 
Elle contient i58 vers, se trouve à la bibliothèque du 
roi n° 72 18 des manuscrits, et dans le tome 3, page 204 , 
des Fabliaux et contes publiés par Barbazan et Méon , 
1808 , in-8°. 

Le poète débute ainsi : 



Hugues de Cambrai conte et dist , 

Qui de ceste œvre rime 6st , 

Qu'en l'e'vescbié de Gantorbile (Cantorbéry)» 

Ot un Englès à une vile , 

Riches nom estoit o grant force. 

La mort qni tout rien efforce , 

Le |>ri»t un jor à son ostel. 

Partir devoit n son cbastel 

IX rois qui d'Englelerre est sire, 

C'est la coutume de l'Empire. 



L'auteur fait figurer un anglais qui s'appelle Honte et 
qui envoie au roi une malle contenant la moitié de sa 
fortune; toute la pièce roule sur un jeu de mots qui pro- 
vient du nom du personnage principal re*uni au mot 
malle, ce qui «ignifie ainsi mauvaise honte. Le fabliau 
finit ainsi : 



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Sanz la maie ot-il trop de honte , 
Et chascun li cioist et monte ; 
Mais ainz qui lianz ftist passez 
Ot li rois de la honte assez. 

Il ne faut pas confondre la maie honte de Hugues de 
Cambrai avec le fabliau de Honte et de Puterie , composé 
par Richard de Vlsle , autre trouvère de nos contrées qui 
vivait dans le même siècle; ni avec un second poème de 
la maie honte, contenant aussi t58 vers, et imprimé à la 
suite du premier dans les fabliaux de Méon. Il traite le 
même sujet, ne porte point de nom d'auteur et provient 
d'un manuscrit de St-Germain n° i83o(i). C'est peut-être 
une autre leçon du fabliau de Hugues de Cambrai ; du 
reste , elle ne vaut guères mieux. 



* 



(1) Dans ses Essais historiques sur les Bardes, les Trouvères et les 
Jongleurs , tome III , page 3a , M. l'abbé De la Rue donne ce Second 
fabliau de la Maie konie au trouvère Guillaume, clerc de Norman- 
die , auteur du roman du Chevalier au bel escu, du Btstiaire-di~ 
vins, du Besant de Dieu, du Prêtre etAlison et de La fille à la 
bourgeoise. 



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12ti 



Voici venir un grand seigneur trouvère ; c'est Hugues 
llï, seigneur d'Oisy, issu d'une des plus anciennes et des 
plus puissantes familles du Cambrésis , et petit-fils du 
fondateur de l'antique abbaye de Vaucelles. Il était fils 
de Simon, seigneur d'Oisy et de Crèvecœur, châtelain de 
Cambrai , et d'Jde ou Alix, héritière de la vicomté de 
Meaux; Hugues d'Oisy vécut à la fin du règne de Louis 
VII , dit h Jeune y et au commencement de celui de Phi- 
lippe-Auguste. Après que son frère cadet eut été tué 
dans un combat , en 1 164 , contre Thierry d'Alsace comte 
de Flandre, il épousa , en premières noces , Gertrude de 
Flandre, fille du même comte , et se trouve mentionné 
avec elle dans plusieurs chartes, notamment dans une de 
l'abbaye de Marchiennes, datée de l'an 1171. Soit à cause 
de consanguinité , scit pour motif de stérilité , il y eut 



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127 



séparation entre ces deux époux , et le châtelain de Cam- 
brai épousa en secondes noces Marguerite de Blois dont 
il n'obtint pas plus d'héritiers que de sa première fem- 
me. Il n enfanta que des vers qui heureusement sont ve- 
nus jusqu'à nous; doué d'un esprit vif et passablement 
narquois , Hugues d'Oisy s'occupa à rimer des chansons 
dans lesquelles on remarque une hardiesse et un mor- 
dant satyrique qui dénote tout l'à-plomb que pouvaient 
donner à l'auteur la richesse et la puissance. Il mourut 
jeune encore en l'année 1189. 

Il nous reste deux chansons de Hugues d'Oisy; la pre- 
mière, contenue dans le n° 184 du supplément français 
des manuscrits de la bibliothèque du roi , et dans le ma- 
nuscrit 722 a , au folio 5i , est intitulée : Li tornois des 
dames Monseigneur Huen d'Oisy ; c'est une pièce vérita- 
blement curieuse, et digne de l'attention des érudits qui 
venlent étudier l'histoire des mœurs du moyen-âge aux 
véritables sources. Ce petit poème, plein d'intérêt , en dit 
plus sur les usages de la haute noblesse du tems que les 
plus gros livres. La scène se passe rigoureusement entre 
les années 1 172 et 1 188 ; nous la supposons vers 1 1 80 , 
époque de l'avènement de Philippe-Auguste au trône de 
France. 

Il paraît que les dames Marguerite d'Oisy, femme d#? 
l'auteur, les comtesses de Champagne, de Crespi et de 
Clermont, la sénéchal le Yo lent, la dame de Coucy, Adé- 
laïde de Nanteuil, Alix d'Aiguillon , Mariseu de Juilly, 



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128 




Àlix de M ontfort , Isabiau de Marly, et une foule d'au- 
tres , s'étaient réunies au château de Lagny, devant le 
coteau de Torcy, sur les bords fleuris de la Marne, pour 
un tournois dameret , où elles désiraient juger par elles- 
mêmes, en combattant entr elles, quels étaient les dan- 
gers véritables que couraient leurs amis de cœur toutes 
les fois qu'ils rompaient ainsi des lances en leur honneur. 
Cette idée est singulière et n'a pu germer que dans les 
tètes des femmes fortes du XII e siècle. Le seigneur d'Oisy 
ne se gêne pas pour nommer les dames combattantes, 
pour rappeler leurs cris de famille et énumérer leurs 
charmes ; sa chanson est une chronique fashionable du 
tems , qui nous donne l'état de la haute société à celte 
époque ; et, ce qui a pu être une légère indiscrétion , il y 
a six siècles et demi , sert aujourd'hui de renseigne mens 
généalogiques et peut fournir des irrécusables titres de 
noblesse aux familles. Assurément les dames du tournois 
de Lagny n'avaient pas prévu qu'une fantaisie féminine 
pourrait un jour servir à l'illustration de leurs descen- 
dais. 

Nous avons pensé qu'une pièce d'un si haut intérêt 
méritait bien d'être publiée en entier; nous en donnons 
ci-après le texte que nous devons à l'obligeance de MM. 
Le Glay père et fils qui en possédaient une copie ; nous 
l'avons accompagné de quelques courtes notes qui en 
appellent de plus étendues. Certes, cette pièce du XII e 
siècle pourrait fournir l'occasion d'une dissertation phi- 
lologique digne de tout l'intérêt de l'Académie des Ins- 




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129 




criptions et belles-lettres : nous ne la donnons aujour- 
d'hui qu'avec les explications indispensables , nous en 
ferons peut-être un jour l'objet d'une publication toute 
particulière. Dans le manuscrit de la bibliothèque du 
Roi , une musique notée accompagne le texte de ce petit 
poème, composé pour être chanté dans les réunions de 
châteaux. 

Me Sire Hues d'Oisy. 

Bn Tan que chevalier sont abaubi (décontenancés) 
Ke d'armes noient (rien) ne font li hardi , 
Lez damez tournoier vont à Laigni (i) 

Le tournoiement plévi (pour lequel on s'était engagé); 

La routesse de Crespi (2) , 

(1) Lagny, ancienne petite ville sur la'Marne , à sept lieues de Pa- 
ris et à quatre de Meauz ; elle possédait une très-ancienne abbaye de 
St.-Furcy, dont les comtes de Champagne Thibaut II et Thibaut IV 
furent les bienfaiteurs. Un château féodal décorait ce lieu ; c'est sans 
doute près de son enceinte que se tint le Tournoi des dames , et pen- 
dant le règne de Thibaut III, comte de Meauz , père de Thibaut IV, 
trouvère champenois. 

(2) La comtesse de Crespi ici citée pourrait bien être la comtesse 
Eléonore , qui , entrant en possession du château de Crespi , donna 
son château de Bou ville et le parc y attenant pour fonder un monas- 
tère de filles sousia règle de Cîteauz. Le Parc de Bouville près Crespi 
en Valgis , prit le nom de Parc-aux-dames qu'il port» encore. La 
comtesse de Crespi y anneza des bois , des prés et d'autres dépendan- 
ces; le pape approuva l'établissement du nouveau monastère par une 
bulle de 1210. 




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Et ma dame de Cou ci ( 1 ) , , 
Dient que savoir voudront 

Quel li coup sont 

Que pour eles font 
Lour ami. 
Les damez par tout le mont 

Pourchacier (solliciter) font 

Quelez meniont (mineront) 

Chascune od li (avec elles). 
Quant es prez venuez sont , 

Armer se font , 

Assambler vont 

Devant Torchi (2). 

Yolenz de CailH (3) vo 



(1) La dame de Couci dont il est ici parlé, serait, en suivant la date 
présumée du Tournoi de Lagny (la fin du XII* siècle) , la femme d'En- 
guerrand III de Coucy, surnommé le Grand, qui bâtit la grosse tour 
de Coucy aujourd'hui encore debout , fit construire un hôtel à Paris , 
près de Saint- Jean- en-Grève , et rédigea la Coutume de Coucy. La 
cour des sires de Coucy, ainsi que celles de tous les hauts-barons, était 
composée à l'instar de la cour du roi. Sa devise était curieuse : 

Je ne suis roi, ne prince, ne duc, ne comte aussy : 
Je suis le sire de Coucy I 

(2) Torcy, terre de la Brie, voisine de Lagny, sur un coteau près de 
la Marne, et où il existe un joli et ancien château. Cette terre est tom- 
bée dans la fameuse maison de Colbert. 

(3) Cailtyi on trouve plusieurs familles normandes de ce nom. Une 
terre de Cailly était à quatre lieues de Rouen sur la rivière de même 
nom ; une autre placée sur l'Eure, n'était qu'à trois lieues de Lou- 
viers. 



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Vait premiers assambler. 

Marguerite d'Oisy (i) 

Muet (court) à li pour jouster. 

Amisse (2) au corz hardi 

Li vait (lui va) son fraim (frein) haper (saisir). 

Quant Margerite se voit rauser (poursuivre) 
Cambrai! crie (3) , son fraim prent à tirer ; 
Ke deffendre le véist et meller, 
Quant Katherine au viz (visage) cler (frais) 



(1) Marguerite d'Oisy dont il est ici question , est la seconde femme 
de raessire Hugues III d'Oisy, auteur de cette chanson. Elle sortait de 
la maison de Blois et se trouvait veuve d'Olhon, comte de Bourgogne 
Palatin. Après la mort de son second mari Hugues d'Oisy, arrivée en 
1189, suivant les chroniques d'Anchin et de St.-Aubert , Marguerite 
de Blois épousa en troisième noces Gautier, seigneur d'Avesnes. Il ne 
faut pas s'étonner si une femme forte comme Marguerite, qui tint tête 
à trois puissans maris, figure aussi bien dans un tournois. 

(2) Amisse , Katherine, Ysabel, Yde, Yolant, et autres, dont 
il est parlé dans le cours de la chanson, sont des noms de grandes da- 
mes, fort à la mode sans doute vers 1180, et qu'il suffisait de nommer 
par leurs noms de baptême pour que tout le monde aristocratique 
d'alors sût de qui il était question j il nous serait fort difficile, aujour- 
d'hui qu'il y a 65o ans que cette fête de dames eut lieu , de démêler à 
quelles nobles familles elles appartenaient. 

(3) Marguerite d'Oisy devait avoir Cambrai ! pour cri, parce que 
son époux était châtelain de Cambrai et que cette dignité se trouvait 
héréditairement dans sa famille. Les anciens barons criaient leur nom 
ou celui de leur principale seigneurie, dans les combats comme dans les 
tournois : c'était le mot de ralliement à la bannière, précaution utile 
lorsque tous les combattans étaient entièrement couverts de fer. 



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132 



Se coumeuce à desrouler, 
Et passe-atant au crier* 
Ki dont la véist aler, 
Resnes tirer 
Et coupz donner 
Et départir (distribuer) 
Et grosses lances qnasser (briser) , 
Et fera souner 
Et détentir, 
Des hiaumes le capeler (la bombe des casques) 
Faire effondrer (enfoncer) 
Par grant aïr (ira, colère) ; 
Devers la coue (queue) vint 
Une rescousse (fracas) grant 
Ysabet ki férir 
Lez vait de maintenant. 
La senescaussesse (femme du sénéchal) ausi 
Nez vait mie (pas) espargnant. 

TJne route (troupe) vint de là tout errant (soudain) 
Adeluye ki Nantuel (1) vait criant 
Avoec la senescaussesse Yolent (2) 
Aeliz en vait devant 



(1) La terre antique de Nanteuil, à quatre lieues de Senlis sur la 
route de Paris à Soissons , était jadis dans la maison des comtes de 
Ponthieu ; à l'époque dont il est ici question, les seigneurs de Nanteuil 
devinrent seigneurs du donjon de Crépy. 

(2) On ne sait s'il est ici question delà femme du sénéchal de France 
ou de celle du sénéchal de Champagne qui pouvait aussi se trouvera 
cette réunion. A cette époque, la charge de sénéchal de France appar- 
tenait à Thibaut I e ', comte de Blois, mort en 1191 et fut éteinte dan» 
sa personne. 



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133 



SB 



De Trie Aguillon (1) criant 
Moult vait bien les rens cerchant. 
La roine (2) bout (sur) Ferrant 

Vint pardevant. 
Férue la 

D'une mâche (massue) en l'aubère (cotte de maille) blanc 
Sans concernant (retard) 
Emmi le camp 
Portée l'a. 

Jehane la Gaaigue vint atignaut (avec irritation) 
Ke maint serjant 
T amena. 
Isabiauz tout errant (toute prompte) 
Seur aelez descent (tombe sur elles) 
De Mouciauz la vaillant 
Ki la fiance (confiance) en prent : 
Seur un ronci (petit cheval) trotant 
L'cnmena erraument (vitemeut). 
La comtesse de Campaigne (Champagne) (3) 
Vint sur un cheval d'Espaigne : 
Nefist pas longue bergaigne (attente , suspens) 
A lor gent. 
Touz les encontre et atent , 
Mont si combat fièrement , 



(2) En mettant l'époque du tournoi des dames de Lagny à 1180 , à 
l'avénement de Philippe-Auguste à la couronne, la reine (s'il n'est pas 
ici question seulement d'une reine de la fête) , serait Isabelle, fille 
de Baudouin , comte de Haioaut. 

(3) Femme de Henri II de Champagne ; elle se nommait Ermen- 
trude de Namur. 



(1) Aiguillon, maison ancienne. 



S 




154 



SI 



Seur li furent plus de cent : 
Àeliz les mainz li tent , 

An fraimla prent 

Od (avec) sa cempaigne. 
Aelis , Monfort (1) criant, 

Qui la descent 

Comment Vil praigne (bien qu'elle s'en défende) 
Et li ostage Yolent (et de même la troupe d'Yolent) 

Mout boinement 

Ke de noient (rien) 

Ne si desdaigne. 
Ele n'est pas d'Alemaigne (Proverbe.) 
Ysabiauz que savon ; 
Vint poignant en la plaigne 
Ez lour fiert (frappe) a bandon 
Sovent crie l'ensaigne : 
A lom (louange) lour C hastillon ! (2) 

Une route (troupe) vint de la alarron 
A m Use à la flourclose (à la sourdine) vait environ 
Et sa lance pecoia en blazon (frappa dans l'e'cu) 
Lille (3) crie or lom alom ! 



(1) Un Amaury de Monfort était Connëtable deFrance dans ces tems 
reculés. 

(2) Aux tournois , les hérauts et pouisùivans d'armes criaient le cri 
de leurs maîtres pour les faire reconnaître, et à ces cris ils ajoutaient 
souvent des éloges . 

(3) Le cri de Lille! ave les mots de louange qui l'accompagnent , 
appartenait au châtelain de cette ville; or celui qui était revêtu de 
cette dignité de l'an 1177 à 1200 , fut Jean qui épousa Me ha ut de 
Bèthune, dame de Pontruart, Meulebeeke etBlaringhem. 



88 




16S 



Tost as frains (à toute bride) eles s'en vont ; 
La contesse de C 1er m ont (1) 
A férue d'un* tronçon 

Emmi le front 

Qu'en tm roion (fossé) 
Conciliée Ta. 
Climenoe fiert d'un bai ton 

Et sans raison 

Biairsart cria. 
Toutes desconfites sont , 

Fuiants'en vont 

Nule del mont 

Ni demora (n'y resta). 
Quant Bouïoigne rescria 
Yde (2) au cors houvré (paré , orné , travaillé) 
Première recouvra 

Au tvespasd'un fossé (au passage d'un fossé) 
Contesse au frai m prise a 
Dex aie! (Dieu > aide ! ) a crié. 

Mout fu granz li fereîs (blessures) qui fa là. 



[1) Il y a, tant en France que dans les Pays-Bas, environ 60 famil- 
les qui portent le nom de Clermont; la dame que Ton cite ici , vu son 
titre de comtesse peu commun vers 1180 , ne peut être que l'épouse 
du comte Raoul de Clermont, mort Connétable de France, en 1191. 



(2) Les familles qui criaient Boulogne ! sont celles de Trie, Peque- 
ny , Dolhaim, Saulieu et Mira u mont ; la belle Yde au corps houvré 
était d'une de ces maisons; nous la soupçonnons de la dernière 
(Ménestrier, Origine des orneraens des armoiries , 1680 , in-12 , p. * 



209.) 




136 



Ysabiaus point (pousse) de Marli(i) qui cria 
Dex , aie ! mainst coup prist et douna ; 



Une route vint de là, 
Gcrtrus qui Merlou cria (2) , 
Parmi les gués les chaça. 
Agnès de Triccoc (3) va , 
Qui maint coup parmi les bras 
Le jour senti, 
Mainte lance pécoia (rompit), 
Maint fraim tira , 
Maint coup douna 
Maint en féri. 
Beatris cria Poissy (4) 
Il n'e a meilleur de li ; 
Et joie point d'Arsi (5) 



(1) On trouve uu 6ls puiné de Mathieu I de Montmorency , conné- 
table de France , vers 1 180 , qui portait le titre de sire de Marly. 

(2) Ce Merlou ne serait- il pas Merlieux , près de Laon , en Laon- 
nob? 

(3) Il est ici question d'ane dame de la maison de Tricot, vieux 
bourg du département de l'Oise , et de l'arrondissement de Glermont 
dont il n'est éloigné que de cinq lieues. 

(4) Poissy, petite et ancienne ville à l'extrémité de la forêt de St.- 
Germain, où les premiers rois de France avaient un château et sans 
doute un châtelain qui avait Poissy! pour cri. Saint-Louis naquit , 
ou au moins fut baptisé à Poissy. 

(5) Oudard d'Acy, d'Arsy, oud'Achy, comparut en 1179 au P*!*» 8 
de Foulques de Ghoiseul à Rheims , pour signer comme témoin d'une 
transaction. 





Et muet (se porte) contre Mariseu de Julli (1) 
Et fait la à terre verser, 
Puis commence seur li 
Saint Denise (2) à crier. 

Trestout li panet (les blessées) i vint en couroi 

A élis de Roileiz (3) au corz fai? 
Cl im en ce point (pique , presse) devant li de Bruai (4) 
Sezile (Cécile) vint tout à droit 

De compaigne à desroi (en désarroi), 
Et fiert Ysabel étAusnai (5) , 
Qu'emroi les ior l'abatoit. 
Seur li venoit 

(1) La terre de Juilly est située à quatre lieues et demie de Meaux 
dans le canton de Damraartin. En 118a , Foucauld de St.-Denis y 
bâtit une église et un cloître converti plus tard en abbaye et sous Louis 
XIII en un collège devenu fameux par ses principes d'ordre et les so- 
lides études qu'on y fesait. «C'est la femme du fondateur de l'abbaye 
de Juilly qui figure dans le Tournoi de Lagoy. 

(2) Saint Denis était le cri des seigneurs de Juilly. 

(3) Alix de Roileiz était sans doute de Reuilly, à trois lieues de 
Château-Thierry, canton de Condé-en-Brie sur la Marne. 

(4) Bruay, terre des environs de Valenciennes sur l'Escaut. La 
maison de Bruai est fort ancienne ; Rosel rapporte une épitaphe copiée 
dans l'église de Boucbain , d'un Jean de Bruai et de sa femme Gil- 
lette, inhumée en 1227; c'était peut-être l'héroïne du tournois dé 
Lagny. 

(5) Trois terres du nom à'Aunay se trouvent dans les environs de 
Paris. 



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158 



A grant exploit 

Bele Aelis , 
Qai Garlandon (1) rescrioit. 

Agnès venoit 

Criant Pari» (2). 
Ade de Pnrcain (3) les voit , 

Biaumont crioit, 

Tost lor aloit 

Emrai les vis (visières). 

Agnès i vi 



(1) Un Guillaume de Garlande avait comparu à Rheims en 1 179 , 
au palais de l'archevêque , pour signer une transaction comme té- 
moin ; le même est porté parmi les chevaliers inscrits en 1214 sur les 
rôles des anciens bans et arrière-bans, dressés sous Philippe-Auguste 
pour la bataille de Bouvines. (Traité du Ban et de l'arrière-ban par De 
la Roque , 1734 , in-4°> p. 53.) 

(2) Quelle est cette Agnès qui criait Paris? C'est ce que nous 
n'avons pu découvrir. 

(3) Il y a plusieurs familles du nom de Beaumont ; les principales 
sont les seigneurs de Beau mont-sur-Oise et ceux de Beaumont en Hai- 
naut. C'est des premières qu'il est ici question. Ade de Persan , qui 
criait Beaumont, fort jeune alors , était femme de Hugues II, vicomte 
de Beaumont, seigneur de Persan et d'Oftemont j de son nom elle 
était de la famille de Peireac ; veuve en 1223 , elle fit une cession à 
l'abbaye de St. -Denis. Elle laissa deux filles, Beatrix et Marguerite. 
Persan, que le trouvère nomme Parcain, était une terre dans une 
belle situation, près delà rive droite de l'Oise, à neuf lieues de Paris. 
(Trésor généalogique, par DomCaffiaux, 1777, in-4°> pages 707 
et 708.) 



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SI 



13ff 



Venir tost de Cresson-Essart (i). 
Ysabiaus point (arrive) ansi , 
Quist (sorti) de Vile-Gaignart (a) ; 
Li tournois départi (fut dispersé), 
Pour ce que trop fu tart. 

Pni (peu) ai dit , si m'en repent , et conté ; 
Au demain tournoiement ont crié. 
De la proesce Yolent vous direi : 

Tost a l'elme (casque) fermé (baissé la visière) 
Sot Morel la biieve (la petite) 
Prist l'escu eskequere (triangulaire) 
Puceles fait arouter (conduire , accompagner) 
Parmi les très lances, porter 

Lor a fait cent , 
N'a pas trives (trèVe) demandé. 
Sans arester 
Vait por jouster 
Droit à la gent. 
Entorli (autour d'elle) ont flehnté et viélé (joué de la flûte 
Si k'esgardé (escorté) (et de la vielle) 

L'ont durement 

Vencu a et oultré (mis hors de combat) , 
Tout de ça et de là. 
Desous Torci el pré 
Son pavillon dréça 



(1) Cresson-Essart, dont il est ici parlé, doit être le même lieu 
que Cressonsacq , aujourd'hui commune de l'Oise , arrondissement 
c t à cinqlieuesde Clermont, canton de St.-Just-en-Chaussée. 

(a) C'est aujourd'hui Ville gagnon , du département de Seine-et- 
Marne , arrondissement et à quatre lieues de Provins , canton de Nan- 
gis. 



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140 



Illnec (là) jut (jeu , plaisirs) s'a doné 

La nuit, quanques ele a (tant que la nuit dura). 

La seconde chanson d'Huon d'Oisy est dirigée contre 
Quénes de Béthune à l'occasion de la croisade $ il pa- 
raît que ce dernier seigneur, qui lui-même était un trou- 
vère artésien , avait pris la croix et annoncé son départ 
par une ballade qui commençait ainsi : 

« Ahiaraors! corn dure départie.... » (1) 

Par une licence plus que poétique , le comte de Béthu- 
ne, ou ne partit pas alors, ou revint sans avoir mené son 
vœu à bonne fin ; Hugues d'Oisy, son frère en Apollon , 
ne le ménagea pas; il le relança vertement dans la chan- 
son suivante , dont il nous manque les deux premiers 
vers : 



Maugrez tous saioz et maugré Dieu ausi 
Revient Quenes , et mal soit-il vigoans. 
Honni soit-il et ses préécheraans ; 
Et honniz soit que de lui ne dit : fi ! 
Quant Dex verra que ses besoinz ert grans , 
Il li faudra , car U li a failli. 



(1) Nous donnerons cette cbanson et d'autres de Quènes de Béthune 
dans nos Trouvères Artésiens, 



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141 



ai 



Ne chantez mais , Quenes , je tous en pri ; 
Car vos chançons ne sont més avenanz. 
Or menrez vos honteuse vie ci j 
Ne voulsistes por Dieu morir joians , 



Or vous conte-on avœcles récréa nz. 
Si remaindroiz , avœc vo roi , failli. 
Jà dame Diex qui seur tout est puissanz , 
Du Roi avant , et de vous n'ait merci. 

Tout fu Quènes preux , quaut il s'en ala , 

De sermoner et de gent préeschter ; 

Et quant uns seuz en remanoit deçà , 

Il li disoit et honte et réprouvier. 

Ore est vennz son lieu réconcilier, 

Ët s'est plus ords que quant il s'en aïa ; 

Bien puet sa croix garder et estoïer (élever, montrer) : 

K'encor l'a-il tele k'il l'enporta. 

En voyant le trait et l'énergie qui dominent dans cette 
pièce , on regrette que le reste des œuvres de ce trouvère 
n'ait pas été retrouvé (1). 

Hugues d'Oisy avait quelque droit de tancer le croisé 

(i) C'est bien à tort que cette chanson a été attribuée an poète 
Gace brûlé, dans un manuscrit provenant de la bibliothèque de 
Clairambaut, quia été si malheureusement dispersée; elle est bien 
et dûment acquise au châtelain de Cambrai , dont le nom se trouve 
en tête de la chanson dans les manuscrits 722a et 184 du supplément, 
de la bibliothèque du Roi, et dans deux autres qui ont appartenu à 
MM. de Sainte-Palaye et de Noailles. 



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142 



Quènes de Béthune , car il paraît qu'il fut son maître 
en Apollon , selon ce qu avoue l'élève lui-même à la fin 
d'une de ses chansons : 



Or vos ai dit des barons ma semblance ; 
Si lor poise de ceu que vos ai di , 
Si s'en preignent à mon maistre d'Om 
Qui m'a appris à chanter dès enfance. 



Cette seconde chanson deMessire Hugues d'Oisy a été 
publiée par M. De La Borde dans son Essai sur la Mu- 
sique et en i833, dans le Romancero françois de M. Pau- 
lin Paris, pages io3-io4. C'est par suite d'une erreur 
matérielle que le même Romancéro donne, page 189 , à 
Messire Hues d'Oisy, une troisième pièce qui appartient à 
Messire Hues de la Ferté. Cuique suum. 




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143 



3aques te €ambxap 



Ce trouvère chansonnier cambrésien , que l'on nom- 
me aussi quelquefois Jacquemes , est peu connu et ne le 
serait peut-être pas du tout sans le service rendu aux 
lettres par Jacques Bongars , conseiller et maître d'hôtel 
du roi Henri IV, qui rassembla une précieuse collection 
de manuscrits provenant des bibliothèques dispersées 
de Saint-Benoît-sur- Loire et de la cathédrale de Stras- 
bourg, lors des guerres de religion. Dans toutes les tem- 
pêtes politiques , surtout lorsqu'il s'y mêlait quelque 
peu de guerre civile, les monumens historiques et litté- 
raires ont éprouvé de rudes atteintes, trop heureux quand 
il se trouvait là des hommes éclaires comme Jacques 
Bongars pour sauver les débris du naufrage. Cet estima- 
ble collecteur eut le bonheur de réunir beaucoup de do- 
cumens précieux qui passèrent après lui dans la biblio- 



Q5T 



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144 



thèque publique de Berne : là , se trouvait jadis , sous le 
n° 389, un manuscrit de 376 feuillets extrêmement inté- 
ressant pour notre histoire litte'raire, puisqu'il renfer- 
mait un recueil de chansons cambrésiennes , picardes et 
artésiennes, toutes du XIII e siècle, et précédées de lignes 
de musique sur lesquelles on avait oublié de noter les 
airs. Ces chansonniers sont au nombre de trente-et-un ; 
Jacques deCambray se trouve là en fort bonne compa- 
gnie : on y remarque le châtelain de Coucy, le comte 
Thibaut de Champagne, les rois d'Angleterre et de Na- 
varre, le duc de Brabantet autres ri meurs de très-bon 
lieu ; et, parmi ceux dont l'origine se rapproche davan- 
tage de celle de Jacques de Cambray, on peut citer Que- 
nes ou Cuno de Be thune , Moniot , Audefroy-le-bastard , 
et Jean Carpentier, d'Arras. 

Ce recueil , le seul qui contint jadis, du moins à notre 
connaissance , quelqu'œuvre de Jacques de Cambray, a 
été décrit par Sinner, bibliothécaire de Berne , pages 64 
et 65 de ses Extraits de quelques poésies des XIP, XIIF 
et XIV* siècles , Lausanne, Grasset, 1769,- in- 8° de 96 
pages, honorablement cité par M. Paulin Paris , dans 
son délicieux Romancero français, Paris , k Téchener, 
i833, grand in-12 , p. 92. 

Peu après la révolution française , lorsque Fouché 
était ministre de l'Intérieur, on eut besoin à Paris du 
manuscrit de Berne, n° 389; on le demanda aux auto- 
rités bernoises , et comme alors rien ne résistait au Gou- 



a 



m 




14S 



vernement français, le manuscrit fut expédié pour Paris ; 
peu de jours après il fut volé sur le bureau du ministre 
et il disparut sans que jamais depuis on en ait entendu 
parler. Le manuscrit ne fut pourtant pas perdu pour 
tout le monde; quant à la ville de Berne) elle reçut en 
indemnité du gouvernement français un exemplaire de 
l'Iconographie grecque et latine : elle dut encore remer- 
cier et se taire. Heureusement pour la science, M. De la 
Curne de Ste.-Palaye avait fait tirer une copie exacte de 
ce manuscrit. On la trouve aujourd'hui en deux volumes 
in-F*, à la bibliothèque du Roi , sous le n° io557. C'est 
là que nous avons pu puiser ce qui nous reste des œu- 
vres de Jacques de Cambray, et comme ce trouvère est 
peu ou n'est point connu , on nous excusera de donner 
en entier ses chansons qui ne sont imprimées nulle part. 



CHANSONS D'AMOUR. 
Jaihes de Cambray, 

A mors et jolieteis 

Et ma dame a ctii je sui 

Me fait muels araeirc'atrui (mieux aimer qu'une autre) 
Et c'est teilz mes cuers , et ma volenteis 
Ke tous tens veul , et désir 
Bien ameir et mal haïr. 
Ensi , ceux enamoreis (ainsi , vous amoureux), 
Si très grant bien curleis (si vous cherchez le bonheur), 




J 



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m 



N'avanrait jamais ne lui 
Com moi , ke son cuer eslui 
A ces greis obéir 
Et loialtez me fait , et ferait servir 

Douce dame , et dou merir (et de la récompense) 
Soit ensi com vos voreis. 

Ce couplet peint un homme bien épris et entièrement 
dévoué à l'objet de sa passion; voici maintenant une 
chanson en cinq couplets dans laquelle Fauteur se fait 
figurer lui-même comme donnant un coup de canif dans 
le contrat qui semblait le lier avec sa douce dame. Le 
premier couplet explique sa requête aune bergère, le 
second contient la résistance de la pastourelle , et les 
derniers rapportent le dénoûment tel que le demandeur 
le désirait. On remarquera dans cette chanson, ou Jac- 
ques de Cambray ne prend que le titre de Jongleur, une 
foule de mots tout-à-fait usités encore aujourd'hui dans 
le patois du nord de la France. 

Jaike de Cambray. — Li chans sire Kereticamba. 



Eier matin , delez un vert buisson , 

Trovai touse (fille) soûle (seule) sans compaignon , 

Jone la vi (je la vis jeune) , de m'amor li fis don. 

Se lui ai dit : — Damoiselle , 

Simple et saige , bone et bele, 

Dous cuers pleins d'envoiséure (d'amabilité) , 



I. 



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147 




Per vostre bone aventure, 
Et per bone es ti aine vos présente 
M'amor et m'enlente. 
Debonaire , 
Sans retraire , 
Bele bouce 
Douce , 
Je vos servirai tos tens, 
Cueis débonnaire el fraiis 
Cl plaisans. 

II. 

La bergière m'a tantost respondul : 
— Sire , vos don ne prise pas un festut 
Raleis vos en , ke pouc vos ait valut 

Vostre longue triboudaine ( litanie , kirielle , chanson , 
Une autre amor uie demeine complainte) 
Je n'auroie de vous cure (soucis) ; 
Robins est en la pasture (prairie) 
Cui je seujc amie 
Aleis arrière 

K'il ne vous fiert (frappe) 
C'est folie, 
Musardie, 

C'est outraje , n'ai-je pais loeit (approuvé , consenti) 
Robins est fel et gringnus (fort et bougon) 
Se poreis estre férus (frappé) 
Et batus. 

III. 

Quant j'ai véu ke, per mon biaul proïer, 
Ne me porai de li muels acoinlier, 
Tout maintenant la getai tor l'eibier 
En milieu de la préelle, 




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148 



m. 



Si H levai la gonelle (robe , eu anglais gown) 

Et après la foureure 

Contremont, vers la senture (ceinLure) 

Et elle s'escrie : 

a — Robius , ave (aide) ! 

» Car pran ta massue ! » 
Je li proie , 



Dont s'acoixe (s'apaise) noxe (nuisance , dommage) ne fist plus. 
Se menaismes nos solais 
Sor l'erbete et sor les glais (glayeuls , joncs) 
Brais-à-brais (bras-dessus-dessous). 



Lez le buisson ki iert (était) vers et fotllis 
Et vos Robin , ki vint tout esmaris (ému) 

Traînant sa massuete } 

Escrie à la bergerette : 

— Divai! t'ait-il aloucbie? 
Ne fait point de ▼elonnie 

Je t'en vengeroie. 

— Robin , ne doute ; 
C'ancor y seux toute 

Ne t'esmaie (ne t'esmeut) paie le jugleir 

K'il m'ait apris à tumeir (à faire le moulinet , mettre la léle en 
Et je li ai fait dancier bas) 



Ke soit coie (tranquille) 



IV. 



Riant , juant , somes andui assis 



Et bailleir (sauter). 



V. 



Et dist Robins : — - Onkes mal n'i pensai ; 
Mais or me di cornent l'apellerai ? 
Je respondi ke Jaiket de Cambrai 
M'apelle l'om , per Saint Peire. 



a 



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149 

S! 88- 



Lors ovrit sa panetière , 
Si m'offrit de sa mainjaille 
D'un gros pain a tout la paille 

Mais ne m'atalente trop (ce qui ne m'est guères agréable); 
Muels (mieux) amaisse c'a Ma rot (Marie) 
J uaixe (que j» jouasse) maix n'osoie } 
Joie nos failli , 

Si prix (ainsi je pris) 
Gongiet de Robin 
Et Mariotte me fisl enclin (un clin d'anl , signe d'intelligence , 
Dr cuer fin. adieu de Marie). 



La chanson suivante est une déclaration d'amour de 
Jacques de Cambrai à sa dame, qui ne manque ni de 
chaleur, ni de grâce. Il lui dit qu'en la voyant il fut pris 
de passion et qu'il espère qu'elfe sera prise de pitié pour 
lui. Il se plaint de ses rigueurs et se trouve en danger de 
mourir d'amour; il l'accuse d'avoir enlevé son cœur par 
son premier regard ; mais il le lui laisse , persuadé qu'il 
lui sera fidèle et ne la trahira pas. Toutes ces pensées 
tendres , souvent rebattues par nos trouvères , sont 
assez bien tournées et méritent d'être rapportées en texte 
original. 



Force d'amors me désira in t et justice (ordonne) 
Jolivetais m'ait mis dedans ces lais ; 
En resgairdant ai bone amour conquise 
Et ta pitiés, ma dame , conquerrais. 
Ensi seront mi voloir acompli 



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ISO 



D'amors , dame , et de loiaul amie 

Saurai d'amer la joie et loti solais (soulagement), 

II. 

Hé ! cuers hautains , plus ke jerfaus (oiseau de proie) sor bixe 

Faispor haïr orguel , et vilains gais , [autre oiseau) 

Dame, ke es de bel acoent (accès) aprise 

A vos montroi (montrer) ne me refuseis pais (pas). 

Et, si je fau (manque) jolis cuers a mercit 

Trestuit li bien me seront défaillit 

Si eirt (sera , erit) por moi de la mort en porchais. 

III. 

Ne morai pas , maix la mort m'iert près mise 

Cor i penseis , belle , ensi com je fais 

Elais dolans , ou est or convoitisse ? 

Lai (là) où je veul , ke lai n'est-elle pais ! 

Cor covoities , belle , je vos empri , 

Moi a amer et amors autresi (semblablement) 

Ou je dirai : Deus ! de si haut, si bais. (Proverbe.} 

IV. 

Cil est moult haut , ki joie ait entreprise 

De bone amor ; maix ceu ne di-je paît : 

Ke fort eur ne soit por moi remise 

S'ensi défaut, trop iert pensis , et mais (triste), 

Car à premier, dame , quant je vos vi 

Mes cuers , por vos , de moi se départi 

Or lou gairdeis, je m'en voix , vos le lais. 

V. 

Je lairai donc , dame , en la votre franchise ; 
Foi et dousour, o cuers ki remainrais 



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151 

a m 



Tu fus jai (jadis) miens , soies en son servixe 
Se ne le fais, à tous jors trait m'ais. 
Et non porcant , il ne tient fors c'ali 
Siens est segur (sûrement) ai a mois ai plevi 
Keen mon cois jamais ne revaurais. 



CHANSONS DÉVOTES. 

Les trois chansons suivantes sont des espèces de Sir- 
ventes, ou Servanlois , ou , pour mieux dire, des actes de 
service et d'honneur adressés à la Vierge Marie ; Jacques 
de Cambrai n'y semble pas avoir perdu l'habitude de ses 
termes d'amour et se ressent encore de son métier de poète 
profane 5 à cette époque , on changeait peu de ton , et 
c'est à peine si on se servait de mots décens pour les su- 
jets les plus grands et les plus respectables. Le3 titres des 
couplets qui suivent indiquent sans doute des airs con- 
nus de l'époque t»ur lesquels on pouvait les chanter. 

Jaques de Cambrai, ou chant Loaus amors et destries 
de joie, 

I. 

Grant talent ai k'a clianteir me retraie 

Si me covient , per chanteir, esjoir 

Loianl amor, droiturière et vraie 

Me fait ameir de cuer et obëir 

A la millor ke nuls hom puist veir 

Hé , franche riens (reine) ! ki aveis signorie 

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(£ 



Là sus el ciel , seiës de ma partie , 

Quant en dous pairs (parties) me convenrait partir. 



II. 

Dame poissans (puissante), ceu m'ocist et esmaie ; 

K'en pechiet maiog (je reste), et si n'en puis issir, 

Maix li grans biens de vos , mes mais apaie ; 

Por ceu, vos veul honoreir et servir. 

Il ne m'en puet, se grans biens non venir, 

Car ki a vos ait s'amor otrokie 

En dous leus puet demoneir (mener) boue vie , 

Si (ici) et en ciel , pou après le morir. 



m. 

Hé ! très douls cuers ! se mercis me délaie j 

Je ne saurai ou aleir, ne foïr (fuir), 

Et c*il vos plais t , douce dame, ke j'aie 

La vostre amor, rien ne me puet nujsir (nuire), 

Doneis la moi , s'il vos vient à plaisir, 

Ou atrement joie n'iert de faillie 

Dame , mercit , à jointes mains , vos prie, 

Por celi Deu ( Dieu , De us) ki de vos volt nasqnir. 



Jaikes de Cambrai, ou chant Tu mi désirs, intitulé dans 
un autre recueil de Ste.-Palaye : Tuit mi désirs et tuit 
mi grief tonnant, 

I. 

Kant je plus pense acomencier chanson 

Et plus me plaist celle où j'ai mon cuer mis ; 

K'ains de millor (meilleur) n'oi parleir nuls hon 



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155 




l 



Ki s'onorait , en honor et en pris. 
Seroit moneis , el grant jor del jués (jugement) 
Et qui ne l'ait , Deus, si Marains fut neis , 
Ke , sans merci t , seroit mors et danipneis, 

II. 

Dame ki pues (qui pouvez) , et ki dois , per raison 

Estre pot* nos , et proier ke tes fils 

Per sa pitié nos faire vrai pardon 

Car autrement ne doit estre requis 

Or le fai dont , franche dame gentil , 

Si voirement k'en tes beneois leis (flancs bénis) 

Fu li vrais Deus concéus et porteis. 

m. 

Sire , ki es , et vrais Deus , et vrais hons , 
Et ki , por nos , fus en la croix occis , 
Quant tu , por nos, donais si riche don 
Gom Ion saint cors, ki tant est de haut prix , 
Bien nos puet estre otroiés Paradis 

Car tu vais muels (tu vaux mieux) ke Paradis aisseis (beaucoup) 
Hé ! veulleis dont ke il nos soit doneis. 



Nous terminerons cet article par fa pièce suivante, qui 
est toute mystique et qui montre que nul sujet n'était 
exclu du chant des trouvères. 



Jaikes de Cambrai, ou chant de VUnicome. 
I. 

Haute dame , com rose et lis 
Ont surmonté'toute.color, 



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134 



Et ke li blans prent resplandor 

Ou vermoil k'esl en li espris , 

Tout ausi prist li sovrains rois 

Colour dedens le lis cortois 

En patience f et per amor 

Et soffri mort , ou fust croixiet (crucifié) 

Por vancre (vaincre) le vilain péchiet. 



II. 



Dame, si tu portais la flor 
De ton peire , ki est tes (ion , tuus) fils , 
11 ne m'en doit pas estre pis , 
Quant tu ais sormontoit valor. 

Cil qui tous biens ait enbvaisiés (renferme toutes les perfections) 

Vint en ton cors per amistiés 

Por moi , s'en dois avoir merci 

Et couforteir (consola tiou), ceu est tes drois 

Poreilne pendi Deus en croix. 



Bien ait son cuer d'amerous prix , 
Cil ki son cors livre à dolor 
On le tenroitor à folor (à mensonge, folie) 
Mais tuit (tout) fuis siens a noient mis 
Se ne fust cil ki fut en croix 
En enfer, o les Abeiois (Albigeois) 
Alaist chascuns, sens nul retor 
Ainçor nos seroit reprochié 
Quant li mal fait seront jugié. 



III. 



IV. 



Cil ki est appellais David 
Et compairais à pellican , 




155 



Adroit ait a nom Habraham 

Et tous biens est en ses brais (bras) mis (renferme tous les biens 
Li doux fenis sens compaignon en lui-même)* 

Li doux aignial (agneau) , et li fiers bom 
Nos abovrait tous de son sang 
Humiliteis nos ot besoing , 
M as la fierteit forment resoing. 



Dame , tu es ave (aide) presan , 
Et Eva fut nos anemis; 
Tn es porte de Paradis , 
Etc'es li boissons Moysen (buisson ardent). 
Jhérémie entrais a tesmoing 
Cinq mil ans et nœf cens de loing. 
Davant vos et après Adam ; 
Dist ke , aincor vanroit (viendrait) li homs 
Ki nos metroithoisde prixon (nous délivrerait du purgatoire). 



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196 



3et)(tn ht flHn. 



Jehan du Pin, ou Dupain scion M. de Roquefort, 
moine de la riche et antique abbaye de Vaucelles , de 
Tordre de Cîteaux , fondée en n32 sur les bords du 
Haut-Escaut, peut être considéré, quoique né loin du 
Cambrésis, comme un des plus fameux trouvères de cette 
province, par le long séjour qu'il y fit et les travaux aux- 
quels il s'y livra. 

Si nous l'en croyons lui-même , il vit le jour dans le 
Bourbonnais, en i3o2 : 



Je suis rude et mal cortois ; 
Si je dis mal pardonnez-moi, 
Je foys par bonne intencion; 
Si n'ay pas langue de françois , 



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137 



De la duché de Bourbonnoys 
Fmt mon lieu et ma nation. 

La Croix du Maine , et d'autres après lui , donnent à 
Jehan du Pin , une foule de mérites qu'on pourrait lui 
contester; ils en font un profond théologien , un savant 
médecin, un ingénieux naturaliste, un orateur distingué 
et un grand poète : ce n'est que sous ce dernier titre que 
nous avons à l'examiner aujourd'hui , mais il n'est pas 
inutile de dire en passant que le modeste religieux de 
Vaucelles avait lui-même une beaucoup moins haute 
idée de son savoir, et avouait ingénument qu'il était sans 
lettres et sans érudition ; voici comment il s'exprime naï- 
vement à la fin d'un de ses ouvrages : 

Se j'ai point dit ici Pallie 

Nul ne m'en doibt en mal reprendre , 

Car je ne sçay mot de Clergie ; 

Donc j'ay fait par mélancolie 

Des faits ce que j'ai veu emprendre ; 

Selon mon sens et mon usaige , 

Fis ces proverbes en mon langaige 

Sans patron et sans exemplaire. 

Puis il ajoute : 

Je ne suis clerc , ne usagez , 
Ne ne scay latin , ne ébriez. 

11 paraît difficile d'établir comment un religieux, qui 
ne savait ni le latin, ni l'hébreu, pouvait, au XIV 0 siè- 



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de, être théologien et médecin. On se consolera aisément 
. de cette absence de haute érudition , puisque c'est évi- 
demment la raison qui fit écrire Du Pin en langue vul- 
gaire et qui nous a procuré un monument déplus du 
vieux langage et de l'ancienne poésie de nos contrées. 

Du Pin quitta de bonne heure le Bourbonnais, et vint 
faire profession à l'abbaye de Vaucelles j on ignore la 
cause qui l'amena dans le Cambrésis. Ce fut en i324 > et 
à l'âge de 22 ans qu'il se mit à composer des vers ; il con- 
sacra à cette occupation seize années de sa vie : la der- 
nière fut employée à rassembler ses vers en un corps 
d'ouvrage dont il donne lui-même la date au commence- 
ment et à la fin de cette partie de son livre qui est en 
prose. Il dit en débutant : ce En Tan l incarnacion Jé- 
» sus-Christ mil trois cent quarante, que pape Benedic 
» (Benoit XII) qui fust de l'ordre de cisteaux estoit pape 
» de Rom me et Loys de Bavières se disoit empereur, et 
» tenoit grant partie de l'empire, oiiitre le vouloir du 
» pape ; et lors estoit messire Phelippe de Valois , roy de 
» France , qui avoit guerre de long-temps au roy d'An- 

» glotrrre si entreprins à compiler un livre révélé 

» par manière de vision, par exemples de congnoistre le 
» monde et les condicions des personnes qui par le temps 
» d'ores (d'aujourd'hui) habitent sur la terre, et amender 
» la vie de ceulx qui verront et entendront. » Il ajoute 
peu après qu'il commença son songe en Péage de trente- 
sept ans, et à la fin , que lorsquV/ s 1 éveilla, c'est-à-dire 
qu'il acheva son œuvre, il se trouva en Veage de trente- 




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huit ans , sas le ferme de f incamacion mil trois cent et 
quarante. 

On a donné beaucoup de qualités à Jehan Du Pin ; peu 
de biographes néanmoins lui ont rendu la justice de le 
citer comme philosophe : c'est cependant là un mérite 
que quiconque a médité ses vers ne saurait lui dénier. 
En effet, Fauteur s'élève souvent dans ses ouvrages à de 
hautes considérations philosophiques ; il prêche la réfor- 
me et fLgelle du fouet de la satyre les hommes vicieux 
de son tems quelqu élevé que soit le rang où la fortune 
les a placé-. Sa poésie est franche dans son allure et na- 
turelle dans son expression; elle respire cette hardiesse 
de pensées et de mots qu'on trouve dans presque tous les 
récits antérieurs à l'invention de l'imprimerie, alors que 
les livres n'étaient composés que pour le plaisir des au- 
teurs mêmes et pour être communiqués seulement à un 
petit nombre d'amis ou de commensaux. 

Dans ses vers, !e moine de Vaucelles rappelle quelques 
événemens arrivés de son tems ; il était né à la fin du 
règne de Philippe-le-Bel , il avait vu passer rapidement 
Louis X , Philippe V et Charles IV ; c'est ce qui lui fait 
dire : 

a Je vy en moins de quatorze ans 
» Quatre roys en France régner, 




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160 




» Grans et fora, ce ne veuil céler, 

» Tous furent morts en peu de temps. » 

La découverte de l'imprimerie a fait passer jusqu'à 
nous le principal ouvrage de Du Pin. Il porte le titre 
allégorique suivant : Le livre de bonne vie , qui est appelé' 
Mandevie , par Jehan Du Pin , imprimé à Chambéry, 
par Antoine Neyret, i485, petit in-f° goth. (i) de 125 
pages. 

Ce livre eut alors un grand succès puisqu'il subit peu 
après une réimpression sous ce titre plus développé : Le 
champ vertueux de bonne vie, appellée mandevie , ou les 
me'lancholies sur les conditions de ce monde, composées par 
Jehan Du Pin , l'an i 34o , divisées en sept parties escrites 
en prose avec une huictiesme en vers , appellée la somme 
de la vision Jehan Dupin, imprimé à Paris , Michel Le- 
noir (sans date, mais évidemment vers i5ao), in-4° goth* 
de i4* feuillets à longues lignes. 

C»tte édition a cela de remarquable qu'elle reproduit, 
à la fin du volume , trente-deux vers qui ne sont point 
de Du Pin, mort longtems auparavant , et dont voici les 
premiers et les derniers : 

(1) Le n° 1824 du catalogue de Gaignat indique le titre et le format 
ainsi qu'il suit : a Le beau livre de Mandevie, appelle Bonnevie» 
» contenant plusieurs beaux enseignemeos moraux , et composé tant 
» en prose qu'en ryme françoise , par Jehan Dupin. » Imprimé à 
Charnbëry en Savoie , en i485 , in-4° goth. 




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161 



ai 



89 



Cy fine en forme iolie 

Le beau Hure de Mandevie. 



Imprimé tout par bonne voye 



Dedans Chambery en Sauoye 
Par ung dit Anthoine Neyret 
Ce moys de may tant verderet 
Lan courant mil et quatre cens 
Quatre vings et v se bien sens 
Dont loue soit le tout puissant 
Et la doulce rucic Amtn. 

Ces vers, composés exprès pour 1 édition de Chambéry, 
sont déplacés à la fin de celle de Michel Lenoir, de Pa- 
ris; mais, à cette époque surtout, les imprimeurs fe- 
saient les réimpressions mécaniquement et sans les soins 
et l'érudition qu'on devrait toujours apporter dans les 
compositions typographiques. 

Ce volume est le premier ouvrage connu en France , 
où la prose et la poésie se trouvent réunies ; il est vrai de 
dire qu'il est divisé en deux parties dont l'une n'est guè- 
res que la traduction de l'autre en vers. La première , 
celle en prose , est partagée en sept livres ; c'est le récit 
d'un songe pendant lequel l'auteur parcourt toutes les 
conditions de la vie sociale, guidé par un chevalier nom- 
mé Mandevie (i) qui lui apparaît pendant son sommeil. 

La seconde partie , qui forme le huitième livre , roule 

(i) Le mot Mandevie vient amender sa vie, se corriger, se con- 
vertir, vivre mieux. 



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'88 



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Sfî 



à peu près sur le même sujet ; l'auteur, toujours sous le 
voile allégorique d'un songe , critique, moralise et saty- 
rise tous les états ; c est comme un sommaire des sept 
autres livres, c'est la somme de la vision Jehan Dupin, 
comme l'indique si bien le titre qui vient d'être cité. Ce 
poème est lui-même divisé en 4o chapitres, que Duver- 
dier, dans sa bibliothèque française, désigne comme or- 
donnez par rubriehes , c'est-à-dire, divisés par articles ou 
strophes, qui commencent par des lettres rouges, enlu- 
minées par le rubricaleur . 

Ce traité , à la fois satyrique et moral , est des plus cu- 
rieux comme peinture piquante des mœurs du tems ; 
l'auteur y passe en revue, avec une rare liberté, toutes 
les professions profanes et sacrées ; il donne aux hommes 
qui occupent les unes et les autres , des conseils sur la 
manière dont ils devraient vivre : quelquefois il trace 
des peintures d'états qui ont été justes , jusqu'à des tems 
non loin de nous. Voici, par exemple, ce qu'il dit des 
avocats , qu'il nomme clercs de loix : 

Clercs ont la langue envénimée , 
De faulce paroi le fardée ; 
Avarice leur est à dextre j 
Robes ont d'envie herminée , 
Housse d'ypocrisie fourrée , 
Chapeau de paresse en la teste ; 
Leurs maisons sont d'yre parées , 
D'orgueil et de deuil fondées ; 
De luxure font leur digeste : 
Loyaulté , droicture est faillie , 




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163 



Car tout le sens de celle vie 
Est transporte* en faulcete'. 

Si on ne savait que l'auteur de ces vers acerbes et mé- 
lancoliques est un modeste religieux , vivant sépare du 
monde, ne le prendrait-on pâs pour un plaideur ruiné 
par la chicane ? Mais Du Pin ne craint pas de parcourir, 
avec celte même intempérance de langue, toutes les po- 
sitions, depuis le prince jusqu'au simple artisan, et tou- 
jours il se montre censeur impitoyable. Il proteste toute- 
fois contre toute idée de partialité et d'exagération dont 
on pourrait l'accuser ; il assure qu'il ne frappe que Tin- 
justice, la déloyauté et le vice , et qu'il est plein de res- 
pect pour ceux qui suivent sans s'écarter la ligne de leur 
devoir. 

Le moine de Vaucelles ne se gène guères pour dévoiler 
les méfaits du clergé de cette époque reculée; il tonne 
contre les prêtres , et surtout contre les juges ecclésiasti- 
ques, les membres des officiai i tés ; il trace un portrait 
peu flatteur des chanoines et des moines, sans épargner 
les disciples de St.-Benoît et de St. -Bernard (qu'il dé- 
signe sous le titre de moines noirs et de moines blancsj; 
aux chartreux il se contente de dire qu'ils 

Ne sont bons à rien que pour eulx r 

C'est une gent moult ressolue : 
Chascun mange seul son pain. 
Bel service font soir et main (matin) 
Peu est leur règle cogncûe. 



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fia critique du poète s'élève jusqu'aux abbés , évêques 
et cardinaux qu'il accuse hautement de luxe , de simo- 
nie, d'avarice et d'autres crimes plus répréhensibles en- 
core. Il faut l'avouer, si les couleurs ne sont pas trop 
chargées , nous n'avons qu'une faible idée du relâche- 
ment des mœurs des membres du haut clergé, durant le 
moyen-âge. L'auteur termine en leur proposant pour 
modèle la vie des apôtres et des chrétiens de la primitive 
église : enfin , dans son ardeur de remontrance , il va 
jusqu'à se mêler de donner une leçon au Saint Père. Il 
explique la manière dont le pape peut pécher, comme 
homme, quoiqu'il soit infaillible à la tête de l'église. Il 
est assez curieux de voir un moine traiter cette question 
avec une telle franchi e, et en vers : 

Le pape pêcher ur pourrait 
Comme Sainct Père ; ce eeioit 
A c'dtat (son état) imperfection 5 
Mais comme nom cil (lui) pecheroit , 
A insi qu'autre cheoir pourroit 
Par aucune temptacion.... 
Le Pape doit souvent penser 
Pour nous en vertus avancer ; 
Il est Dieu souverain en terre ; 
De prier Dieu ne se doibt lasser 
Tous prestres en saincteté passer, 
S'autrement fait , je dvs qu'il erre. 

On s'étonnera peu sans doute que les deux éditions 
d'un poème aussi piquant soient devenues aujourd'hui 
d'une excessive rareté. Depuis les ventes célèbres de 



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Gaignat et du duc de la Vallière, il n'en- a pas paru dans 
le commerce (i). 

Le second ouvrage de Jehan Du Pin a peut-être plus 
d'intérêt encore ; s'il a fait preuve d'une grande connais- 
sance du cœur humain dans son livre du Champ vertueux 
de bonne vie , il n'est pas resté en arrière sous le rapport 
des aperçus fins et satyriques , dans son poème de VE- 
vangile des femes. C'est une ironie continue et amère 
contre les dames, écrite en vers alexandrins q:ie l'on ap- 
* pelait alors vers de longue ligne ; on s'attendrait peu à 
trouver une pareille matière traitée si pertinemment par 
un moine de"Vaucelles, mais Du Pin a voulu après avoir 
fait la ltçon aux hommes de tous les états , donner, dans 
un traité à part , des conseils et des coups de patte au 
beau sexe. Il a jugé la plus belle moitié du genre humain 
digne d'être chantée en vers héroïques de douze sylla- 
bes. 

Ce poème se trouve conservé dans les manuscrits de la 
bibliothèque du ïloi, cotés-n os 72i8, 7595, 7615, ancien 
fonds , et dans le n° 2 de l'église de Paris ; il n'avait ja- 
mais été imprimé jusqu'à ce que M. Achille Jubinal eut 
l'idée de l'insérer dans un fort joli volume intitulé Jon- 

(1) Jean Taffin dit le Vieux , né à Tournai, en IÔ28 , a composé 
une pâle et pitoyab!e imitation de ce livre , sons le titre de : Traité 
de l'amendement de vie , Genève, 1621, in-12. — Traduit en fla- 
mand par J. Crucius , ministre de Harlem, Amst. 1638, in-12. Il n'a 
guères d'autre rapport avec l'original que celui du titre. 



m : as 



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166 



ç leurs et Trouvères, ou choix de saluts , épîtres, rêve- 
ries et autrrs pièces légères des XIII e et XIV 0 siècle , 
Paris, Mercklein , i835, in-8°, pages 26-33. Malheureu- 
se ment cet ouvrage, imprimé à trop petit nombre, n'a 
pas été aussi répandu qu'il le méritait : c'est ce qui nous 
encourage à insérer ici Y Evangile des femmes , qui est 
encore restée une pièce fort peu connue quoique bien 
digne de l'être. On verra que ce poème forme une espèce 
de complément , dans un genre un peu plus plaisant, au 
livre de Mander ie : 

L'EVANGILE AS FAMES. 

L'Euvangile des femmes vous weil cy recorder, 
Moult grant prouffit y a qui le veut escouter. 
Cent jors de hors pardon s'y porroist conquester : 
Marie de Compiègne le conquist oultre mer. 

L'Euvangile des femmes si est et bonne et digne ; 
Femme ne pense mal , ne nonne, ne béguine , 
Ne que fait le renart qui happe la géline , 
Si com le raconte Marie de Compiègne (ij. 

Quiconque» veît mener pure et sain trame vie, 
Famés aimt et les croie et du tout s'i afie , 
Car par eles sera s'ame saintefie, 
Ausi certains en soit com cho qui est n'est mie. 

(1) Ce passage tendrait à éclaircir un point littéraire controversé, 
savoir : la patrie de Marie de France, qui parle dans ses fiables du re- 
nard et de la poule ici cités. Selon Jehan Dupin , elle serait de Com- 
piègne , et non de Bretagne , ni de Flandre. 



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Lor consaus (conseils) est tant dous, et tant vrai et tant piex, 
Qui bien les croit , acertes, plus li est douz que miex (miel) 
Mères sont par pitié , gent traient de periex , 
Aussi com je di voir lor ait Dame Diex. 

Onques cil bien m'ama qui les famés n'ot chier ; 

Lor vcrtuz et lor grâces font à esmerveillier ; 

Quar on les puet aussi reprendre er chastoier (corriger) , 

Que Ton porroit la mer d'un tamis espuisier. 

Leur conseil est cortois ef tant voir et tant fin , 
Que autant font acroire comme font jacopin. 
Conseilliez- vous à femme , au soir et au matin , 
Si serez tôt certains de faire maie fin . 

Femme convoite avoir, plus que miel ne fait ourse, 
Tant vos amera femme com arez bien ©n bourse , 
Et quant elle saura qu'elle sera escousse (vide) 
Aussi la povez prendre comme un lièvre à lacourse. 

Ce que femme a en lui à poinne le scet nulz, 
Car c'est uns biens emblez qu'à poines est sceuz , 
Com li or enterrez ou soubz la cendre fus ; 
Qui plus s'y asséure c'est li plus tost perduz. 

Se uns homme a à femme parlement ou raison , 
L'eu ne doit jà cuider qu'il y ait se bien non ; 
De quanques elles dieat bien croire les doit-on, 
Tout aussi com le chat quant il monte au bacon (lard). 

Se vous veez a femme mener joieuse feste , 
Soiez aussi séur contre toute tempeste , 
Com un qui couchiez iert par dessous lez la beste , 
Qui point devers la queue et blandist comme teste. 

Femme fait volentiers , ce semble , son povoir, 
Afin qu'on ne la puisse par engin décevoir, 




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é 



188 



m. 



Si a envis fait chose où il n'ait grant savoir, 
Com renart prent géline quant il la veult avoir. 



Quiconques tiueve en famé discrétion ne bien , 
Dont sache sanz doutance ce n'est mie du sien j 
Mrs eie se fet sage , humble et de douz maintien , 
Por couvertement (à voix basse) dire : « Douz amis*, ça revien. » 

Savoir talent (désir) de femme et comment se scet feindre , 
Ce ne puet bouche dire, cuer penser ne atteindre j 
Quant tl scet une chose si la puet-on esteindre, 
Ausm com on porroir un vert drap en blanc teindre. 

Oiez comme est aaise , et comme a bonne vie , 
Hom qui se fie en famé quant ele le chastie ; 
Humble est comme brebis, comme lyon hardie, 
Bien doit estre a pelée : ce J'ai à non faus-s'i-fie ! » 

Hom qui famé a en cuer, comment auroit mésaise , 

C'est une médecine qui toz les maus apaise j 

L'en i puet aussi estre asséur et aaise 

Comme plain poing d'estoupes en une ardanl fornaise. 

Quoi c'on die de famé , c'est une grant merveille : 
De bien fère et de dire chascun jor s'apareille , 
Et ausi sagemennt se pourvoit et conseille 
Com fet li papeillons qui s'ai t à la chandeille. 

Douce chose est de femme et en diz et en fais , 

Ne sont pas riotteuses (querelleuses), n'ont mie trop de plais } 

Quant sont esmeues , on les metroit en paix 

Aussi tost com li juges feroit pour les mauvais. 

S'a mult biens en femme souvent et d'onnesté : 
Sages sont et honnestes, et pleines de bonté ; 
On peut tout aussi bien garder leur amitié 
Com on porrait garder un glaçon en esté. 



& 



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169 



J'ay mult chieres les femmes pour les biens que j'y voy ; 
Elles ont pour moy fait tant que louer m'en doy. 
De tout que hom mëdicnt , tout aussi bien les croy 
Com celuy qui cent foiz m'auroit menti sa foy. 

Qui consel veult avoir et séur et certain , 
A femme le voit querre , ne l'aura pas en vain. 
Leur consei est tant doulz et au soir et au main 
Jà lioms n'iert honniz se femme n'y met la main. 

Qui a fiance en feinme'ce n'est mie merveille, 
Car en bien faire et dire, cha&cune s'appareille, 
Et aussi co) e se taist de ce qu'on lui conseille 
Com cil qui va tirant le ven et la corbeille. 

Mult a de bien eu (ame , mais il est trop repus , 

Car à mult grandes peines le puet percevoir nus } 

Lor fiance resamble la maison Dédalus : 

Quant l'en est enz (dedans) entrez, si n'en fct issir nus (nul). 

Sur toute riens est femme de muable talent (désir) ; 
Par nature veult faire tout quanqu'on leur défend. 
Un pense, autre dit ; or veust , or s'en repent ; 
En son propos se tient comme le cochet au vent. 

N'est plus droiz ne reson que des famés mesdie : 
Sages sont et senées , plaines de courtoisie , 
Et quoi c'om die d'eles, fols est qui ne s'i fie 
Tant com paistres au leu qui sa beste a mengie. 

Seur toute rien doit-on partout famé honorer ; 
Fermes sont et estables , et bien sevent celer j 
De chose c'om leur die ne se covient douter 
Nient plus que s'on estoiten un panier en mer. 

^ es granz biens a la famé ne puet percevoir nus , 
Ce n'est pas bien apers (apertus, visible), ainçois est maus repus; 



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Humble sa m Me com cendre là ou gist ardanz fus (feu) , 
Qui plu* s'i asséure , c'est li plus tost perdus. 

Hom qui se fie en famé , bien a el cor la rage , 
Sa pais et son preu het (hait) , et s'aime son domage ; 
Quar com plus li samble humble et tremeteuse (tremblante) et sage, 
Adonc la croi autans comme chat au frès frommage. 
Je vois trois biens en femme qui sont bien à louer ; 
Simples sont et senées , il n'y a que blâmer : 
Tout fait bon et séur contre elles converser 
Com un hom tout nu en feu ardent aler. 

Feme est comme goupille (renard) preate adies à déchoivre (tiomper) 
Autretant puet de cols comme une ourse rechoivre , 
De la mort Jhesucrist chieux qui l'aiment desoivre ; 
Del' dyable est plus tant pir com eat venins de poivre. 

Feme ensaigne tôt dis et norist et adrece , 

Par li va on à Diu, car chou est li adrece , 

Ensi com longement poissons en sequereche (sécheresse) 

Puet vivre sans iaue j l'i envoit Dexléece (joie, lyesse) ! 

Femme est la gentil chose que Dieu Est à s'y mage; 
Ses yeux vers et rians , et de gentil corsage , 
Les membres bien formés , et aussi le visage. 
(Lacune dans le manuscrit.) 



Requerre sa merci et souvent la prier, 
De corps et de chatei du tout s'y affier, 
Car ele seit touz malz faire et biens oublier. 

Compaignie de feme est mult sainte et honeste ; 

Nus n'i porroit souffrir mesaise ne moleste. 

Si seur fet entre eles mener et geu et feste 

Gomme sanz gouvernail , en mer, par grant tempeate. 




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171 



es 



e 



C'est merveille de famé c'onques tele ne lu, 
De bien fére et de dire a toz jors l'arc tendu ; 
Diseteurs de conseils font par els secoru, 
Autant comme oiselet quant sont pris à le glu. 

Qui bien avise en femme et ses faiz et ses diz, 

Com elle scet aidier à trestouz ses amis , 

Ne sera jà tant folz qu'il n'ait tost apris 

Que quiconque croit femme devient povre et chétiz. 

Qui le sien met en femme bons lover en aura. 
De bras racolera , de bouche lui rira , 
Courtoisement et bel tout ses bons li dira ; 
Jusqu'à tant l'ait plumé ainsi le h on ira. 

Mult fait femme à amer son sens et sa mesure , 
Moult est bonne à garder l'amour tant com il dure ; 
Femme quant el fait bien c'est reson et droiture , 
Ce s'elle est pute et foie ce n'est que sa nature. 

Convers de Cantimpré (1), je di bien et tesmoingne : 
Péniblement vivez , n'est mestier (il n'est danger) c'on vous poingne. 
Mestre Ysabiaus i est , quanques pu et du nez froingne , 
Dont n'i a si hardie qui forment nel résoingne. 

Ces vers, Jehans Durpain , uns moines de Vaucelles , 
A fait mult soutilment ; les rimes en sont bêles. 



(1) Cantimpré était une abbaye aux portes de Cambrai , fondée, 
en 1180 environ, par Hugues d'Oisy, châtelain de Cambrai, trouvère 
distingué dont nons avons parlé plus haut. On appela ce monastère 
Cantimpré (Cantip rat um) , parce que le bieuheureuz Jean, son 
premier abbé, avait coutume de chanter les pseaumes dans le pré 
où il était bâti* 



m 



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172 



Priez por lui, béguines, vielles et jovenceles, 

Que par vous sera s'ame portée en deux fisse 11 es (paniers) (1). 

Explicit F Evangile as famés. 



Tout est satyrique dans cette pièce ; le dernier vers de 
chaque quatrain contient presque toujours une contre- 
vérité pleine d'une ironie fine et mordante. L'auteur, 
tout moine qu'il était , avoue franchement avoir eu sou- 
vent à faire aux femmes par le vers : Elles ont pour moy 
fait tant que huer m'en doy , et Dieu sait comme il s en 
acquitte ! Il termine enfin par un dernier trait en enga- 
geant les Béguines, les vieilles et les jeunes, à prier pour 
lui. 

Jehan du Pin mourut dans la seconde moitié du XIV e 
siècle, au milieu de ses co-religieux et dans l'abbaye de 
Vaucelles. C'est le cas de relever ici une erreur qui s'est 
glissée dens les anciennes biographies et qui a été renou- 
velée et recopiée trop exactement par les plus nouvelles. 
La Croix du Maine , l'abbé Goujet , le savant Weiss lui- 
même , font mourir Jean du Pin à Ljége , en 1372 , et le 
font enterrer dans le couvent des Guillelmites de cette 
ville, où, disent-ils, on lit son épitaphe. Voici ce qui a pu 



(i) Le manuscrit de la bibliothèque du Roi n° 7615 donne la va- 
riante qui suit des deux derniers vers du poème : 

» Femmes , priez por lui , dames et damotselles , 
» Et par vous soit s'ame mise entre deux faisselles. » 



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173 



86 




donner lieu à cette erreur, sans cesse perpétuée , et qu'il 
est tems de réparer. 

Jean de Mandeville, chevalier anglais , né à St.-Alban 
dans la Grande-Bretagne, la même année que Du Pin 
voyait le jour dans le Bourbonnais, passa 34 années de 
sa vie à voyager dans les trois parties du monde connu ; 
la relation de ses courses fut imprimée en plusieurs lan- 
gues et entr'autres pour la première fois en français sous 
le titre suivant : Le Livre appelle Mandeville , faict et 
compose' par M. Jehan Mandeville , et parle de la terre de 
promission et de plusieurs autres isles de mer, etc. L\ on , 
Barth. Bayer, i48o, in f°. 

Or, après avoir tant couru le monde, ce fut à Liège 
que le chevalier anglais fit son dernier voyage ; il expira e 
dans cette ville le 17 novembre 1372 , et fut enterré dans 
l'église des Guillelmitts. On y lisait une pompeuse épi- 
taphe en l'honneur de l'auteur du Livre appelé Mande- 
ville (1). Les premiers historiens qui remarquèrent ce 

(1) Voici Tépitaphe de Mandeville qu'on voyait aux Guiîlelmilcs 
de Liège ; nous demandons s'il est possible , quand on l'a lue*, de l'at- 
tribuer le moins du monde à Jehan Du Pin : 

ce Hoc jacet in tumulo , cui totus patria vivo 

» Orbis erat , totum quem peragrasse ferunt. 
» Ang.us Equesque fuit j mine ille Biitannus Ulysses 

» Dicatur, Graio clarus Ulysse magis. 
» Moribus , iogenio, candore et sanguine clarus , 
» Et verô cultor Relligionis erat. 






- 


§8 



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fait confondirent cette œuvre avec Le Livre de bonne vie , 
qui est appelé' Mande vie , et dès lors on consacra le prin- 
cipe que Jehan Dupin son auteur était allé mourir à 
Liège en 1372. Tous les bibliographes sans distinction 
ont répété cette erreur. 

Ce n'est donc pas à Liège , mais dans les ruines deVau- 
celles , près Cambrai , qu'il faut aller chercher les cen- 
dres du moine-poète du XIV e siècle ; c'est là qu'il a dû 
mourir, c'est là qu'est bon tombeau ! 

» Nomen si quaeras , est Mande vil , Indus , Arabsque 
» Snt notuni dicet finibus esse suis. » 
(Illustrium epîtaphiorum et prœclarissirnarum totius Europœ 
ciuitatum flores , per Pet. And. Canonherium. Duaci, B. Belle- 
rus , i636 , in-8°, pag. i3i.) 




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175 



3dj<m le Mortier. 



Sire Jehan le Tartier était prieur de l'abbaye de Can- 
timpré , près Cambrai. À rai du célèbre Froissart qui 
passa près de lui les dernières années de sa vie dans son 
abbaye ; il est regardé comme Payant imité dans la com- 
position de quelques lais. Soit que l'exemple de Frois- 
sart , qui écrivait ses chroniques , entraînât aussi le 
prieur, Jehan le Tartier se mit à composer en langue 
vulgaire une généalogie de plusieurs rois de France et 
de leurs descendans ; une série de faits curieux sur le rè- 
gne de Philippe-le-Bel ; des détails sur les Flamands ; 
sur le siège de la ville de Lille; sur l'origine des divi- 
sions et guerres entre la France, l'Angleterre et la Flan- 
dre. Cette production semble faite à dessein pour servir 
d'introduction à la chronique de Froissart , dont elle se 
rapproche beaucoup par le style et le langage. 



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170 



Les œuvres de Jehan le Tartier n'ont jamais été impri- 
mées ; les manuscrits en sont même fort rares ; une copie 
authentique jointe aux chroniques de Froissart, a été 
possédée par l'abbé Favier, bibliothécaire de St. -Pierre 
de Lille, et fut vendue, en 1765, sous le n° 5564, pour 
la somme de 44° fr- ( 2 vo ^ grand in-P* en maroquin 
noir). M. A. Buchon , laborieux éditeur de la Collection 
des chroniques nationales, a jusqu'ici cherché vainement 
à se procurer une copie de l'introduction de Jehan le 
Tartier pour joindre à son édition complète des Chro- 
niques de Froissart ; espérons qu'un heureux hasard 
viendra bientôt le favoriser pour faire jouir le monde 
savant de cette œuvre inconnue du prieur de Cantimpré. 



JHara îre Cambra^ 

(Voyez Alars de Cambray.) 



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177 



SB 



Ce trouvère du XIII e siècle, dont le nom annonce le 
défaut de prononciation qui lui était ordinaire , porte 
aussi un prénom dont la popularité dans ces contrées, et 
surtout à Cambrai , est, comme on le voit, de toute an- 
cienneté (i). Martin le Béguins paraît s'être livré exclu- 
sivement à la composition de chansons , que , tout porte 

(1) Le nom de Martin à Cambrai est aussi populaire que celui de 
Jehan à Nivelles ; dans Tune et dans l'autre de ces deux villes il exis- 
tait, de toute antiquité , un personnage grotesque en bronze , qui ré- 
pétait les heures à l'horloge , et qu'on montrait aux étrangers comme 
une des curiosités de ces deux cités. Aussi , Jehan de Nivelles et 
Martin de Cambrai étaient-ils jadis les personnages les plus connus 
de la contrée. Tous deux ont donné lieu à des contes fabuleux et à des 
traditions vulgaires qui ont encore quelques racines dans le pays. 



88' 



L 





à le croire , il ne chantait pas lui-même. Il ne nous est 
resté aucun détail sur sa personne. Le n° 2719 du cata- 
logué de la Vallière contenait une chanson de ce trou- 
vère, qui se trouvait au milieu de celles du roi de Na- 
varre, du duc de Brabant ( Henri III), de Charles d'An- 
jou , de Blondel, ami de Richard Cœur-de-Lion , de 
Raoul de Soissons et de Guillaume de Béthune. 

Un intérêt particulier qui doit s'attacher à cette chan- 
son du trouvère Cambrésien , et à celles qui ; y sont an- 
nexées , c'est que les premières strophes de chacune 
d'elles sont notées en musique. M. De la Borde n'a pas 
manqué de signaler ces monumens intéressans de notre 
histoire musicale dans son Essai sur la musique. 

On connaît encore quatre autres chansons de Martin 
le Béguins consignées dans un précieux manuscrit qui 
repose à la bibliothèque de Vatican ; on s'étonnerait à 
bon droit de voir les œuvres légères d'un poète de Cam- 
brai reléguées aussi loin, et logées jusques sur les tablettes 
sacrées du Saint Père , si l'on ne savait que la reine 
Christine de Suède légua à ce vaste dépôt la curieuse 
collection de manuscrits qu'elle avait fait rassembler à 
grands frais en France, en Italie, dans les Pays-Bas et 
sur les principaux points de l'Europe. C'est à cette cir- 
constance fortuite que le chansonnier Cambrésien doit 
l'honneur de figurer aujourd'hui dans la bibliothèque 
du Pape. 

Ces quatre chansons, qu'un heureux hasard peut faire 




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179 



8S 



découvrir en France , commencent par les vers suivans : 

La première : 

Boine aventure ait ma dame. 

La seconde : 

Loiaus amours, bone de fine. 

La troisième : 

Loiaus désirs et pensée jolie. 

Et la quatrième : 



Pour demeurer en amour, etc. 




a 



SB 



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sa 



Plusieurs des écrivains qui ont écrit sur les produc- 
tions romanes , par une erreur bien excusable lorsqu'on 
parle sur des œuvres mal intitulées , et que Ton n'a pu 
analyser à fond , erreur que nous avons partagée nous- 
mêmes dans nos précédentes éditions, ont pris et cité le 
nom d'un poème pour celui d un poète, et ont ainsi élevé 
au rang des trouvères Raoul de Cambray qui n'est que le 
titre d'une œuvre anonyme , que du reste l'on peut sup- 
poser, sans trop de présomption , le fruit d'une muse 
cambrésienne. 11 est tems cependant de remettre chaque 
chose en son lieu , et de rendre à la vérité son empire : 
Cambrai d'ailleurs ne perdra pas au change, si on lui 
enlève un poète, on lui restitue un héros. 

Passant désormais sous silence ceux qui ont été con- 




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181 




duits à citer Raoul de Cambray comme trouvère , nous 
arriverons de suite aux écrivains qui en parlent comme 
héros de roman. Le troubadour Arnaud d'Entrevènes le 
mentionne comme un des plus fameux romans du XIII e 
siècle $ il aurait pu faire reculer sa célébrité de cent ans 
encore sans se compromettre; ceci prouve du reste que sa 
réputation, devenue populaire , avait, comme Ton voit, 
franchi la Loire et s'y était longtems maintenue , car un 
autre troubadour, Folquet de Romans , en met aussi la 
citation dans la bouche de ses acteurs : « Vous avez , ô 
» dame , mon cœur que je vous laisse, à condition de ne 
• jamais le reprendre ; qip mieux ne prit à Raoul de 
» Cambray, etc. • Le savant Raynouard a récemment 
cité avec honneur ce roman dans le tome II du Choix dee 
poésies originales des Troubadours, pages 297 et 3n . 

Le roman de Raoul de Cambray est d'une haute anti- 
quité; selon l'opinion de M. Paulin Pâris, c'est Tune des 
plus anciennes compositions de la langue d oïl, et l'on 
peut sans crainte la faire remonter même au commence- 
ment du XII e siècle. On n'a aucune espèce de donnée sur 
le poète qui a pu enfanter cette brillante épopée , com- 
posée d'environ 6,000 vers de dix syllabes, et écrite com- 
me la plupart des chansons de geste en tirades de vei-s 
omiotelentes et en assonances. On ne connaît qu'un seul 
manuscrit de ce roman ; c'est celui de la bibliothèque du 
Roi , inscrit sous le n° 820 r. 

L'action est bien antérieure à la date de la composi- 




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182 



tion du poème, puisqu'elle se passe sous le règne de 
Louis IV d'Outremer j l'auteur désigne un évèque de 
Cambrai, «ous le nom de Régnier, ce qui n'est qu'une 
fiction de poète. Toute l'épopée roule sur l'histoire du 
Cambrésis, de l'Artois et de la Picardie. On y voit que 
Raoul , comte de Cambrai vers g4o , fils de Taillefer de 
Cambrai, ayant incendié l'abbaye d'Origny en Verman- 
dois^), événement qui tient de la place dans le poè- 
me^), so prend de dispute avecBernier deRibemont (3), 
sonécuyer; ce qui donne lieu à un épisode qui offre 
quelque réminiscence de celui de la querelle d'Agamem- 

(1) Origny- S le. -Benoîte , bourg <le l'nrrondisseraeut de St.-Quen- 
tin, est situé sur l'Ois* , entre Guise et Ribeniont; il tire son nom de 
sa patronne Ste.-Benoîte , qui passe pour y avoir subi le martyr en 
3o2. Une abbaye de bénédictines y fut fondée vers 85o. 

(a) L'incendie de l'abbaye d'Origny, épisode du roman de Raoul 
de Cambray, parut en i834 * avec une traduction et des notes par M. 
Ed. Le Glay, élève de l'école des Chartes, dans la Jeune et vieille 
France, et en i8?5, dans les Mémoires de la Société d'Emulation 
de Cambrai, années 1 832-34, pages 1^5- 178. 

(3)Ribemont est un bourg de Vermandois , jadis siège d'un châte- 
lain puissant dont plusieurs terres voisines relevaient. Plusieurs sei- 
gneurs de ce nom furent célèbres dans les croisades; ils descendaient 
de Bernier de Ribemont que l'histoire donne comme un fils naturel 
d'Eilbeit, et d'une converse d'Homblières , qui , depuis devint, dit- 
on , abbesse d'Origny-Ste.-Benoîte. Bernier, suivant l'histoire, se fit 
moine en 948 et devint premier abbé régulier d'Homblières. ( Mé- 
moires pour servir à l'histoire du Vermandois, par Colliette , 
Cambrai, 1771, in-4°» 1. 1, p. 20,5.) 



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non et d'Achille, dans l'Iliade. L'écuyer finit par tuer 
Raoul dans un combat près de St.-Quentin ; il demande 
pardon à Dieu de ce meurtre et fait plusieurs pèlerinages 
pour l'expier. Gérin d'Arras, oncle de Raoul, après 
plusieurs refus, consent enfin à donner à Bernier pour 
épouse la belle Beatrix sa fille. Mais un jour qu'il reve- 
nait avecson gendre de St.-Jacques de Compostelle, en 
passant sur le champ de mort de Raoul, Gerin se trouve 
exalté par le souvenir de la perte de son neveu, il frappe 
Bernier d'un coup d'étrier et lui brise la tête. 

Cette brillante épopée est pleine de poésie et de 
charme : tous les détails d'intérieur y sont d'une naï- 
veté piquante et surtout d ? une vérité bien remarqua- 
ble; l'auteur pousse même sa franchise jusqu'à appeler 
chaque chose par son nom et sans aucune circonlocu- 
tion : la civilisation n avait pas encore appris aux écri- 
vains à dire plus dans ce qu'ils laissaient supposer que 
dans ce qu'ils énonçaient littéralement. On trouvera en 
outre dans ce poème une foule d'événemens dont le tems 
avait entièrement effacé les traces , ou dont il ne nous 
restait que des récits imparfaits et confus. 

Le roman de Raoul de Cambray , retrouvé par M. 
Paulin Pâris, copié et traduit par M. Edouard Le Glay, 
avocat et élève de l'école des Chartes , paraît en ce mo- 
ment, par ses soins, à Paris, chez Téchener, en 2 vol. 
grand in-12 ; il est précédé de l'analyse de tout le poème 
et accompagné de notes historiques et philologiques et 
de la traduction littérale des épisodes les plus remarqua - 




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184 



bles. Ce travail , fait consciencieusement par un jeune 
homme érudit et capable , nous dispense d'entrer dans 
de plus grands détails sur un monument littéraire que 
chacun voudra posséder en entier : nous nous bornerons 
ici à donner les premiers et les derniers vers du^oèmc 
de Raoul , pour en offrir un avant goût aux lecteurs. 

Voici la première strophe : 
I. 

Oiez ch an coude joie et de bandor! 
Oit avés auquant et li plusor : 
Ghantet vus ont cil autre jogleor 
Chançon novelle , mais il laissent la flor 
Del grant barnaige qui tant ot de valor : 
C'est de Raoul ; de Cambrai tintl'onor : 
Taillefer fu clamés par sa fieror. 
Cis ot I. fil qui fu bon poigneor ; 
Raoul ot non , molt par avoît vigor, 
As fils Herbert fist maint pesant estor, 
Mais Beroecous l'ocit puis à dolor. 

DEBSIÈAS STROPHE. 

Grans fu l'assaut par verté le vus di : 
Bien se deffent d'Arras lisor Géri. 
Ruent il pierres et mainteaillox fditis 
Ens el fosset , assés en ahati $ 
Et Juliens si c'escrie à hau cris : 
Laissiés l'assaut pour le cor St.-Félis î 
Et li nuis vint con n'il pot plus véir. 
Quant il fu nuis, par verté le vus di > 
Li sor Géri de la cité issi 



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185 





1 


Sor son cheval , si ala en cscit , 
Mais on ne set certes que il devint : 
H errai tes fu ainsis con jai oït , 
Et Henriës ot Arras la for cit 
Et si fu Sires de Artois je vus dis 
Et Juliiensr'ala à Saint Quentin, 
Puis fu il cuens de Sain Gile autresis. 
D'or an avant faut la chançon ici : 
Beneois soit cis qui l'a vus a dit, 
Et vus au sis qui l'avés ci oit. 

Explicit. 

On voit par cette fin qu'après le meurtre de Bernier 
par le vieux comte Géri d'Arias, Julien, fils ainé de Ber- 
nier, mit fe siège devant la capitale de l'Artois et ravagea 
le pays ; le rancuneux Géri ou Gérin se sauva à cheval ; 
l'auteur présume qu'il se fit ermite : la cité d'Arias resta 
à Henrjr. Julien retourna à S t. -Quentin et devint comte 
de Saint-Gilie. 





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Rogeret de Cambray, que Claude Fauchet (1) appelle 
Roger, et De La Borde Rogerin, fut un trouvère floris- 
sant vers Tan taôo. Ses poésies ne se composent que de 
chansons d'amour, bien vives, bien chaleureuses et telles 
qu'on ne les supposerait pas sorties de la tète d'un hom- 
me du Nord. Elles sont conservées parmi les manuscrits 
de la bibliothèque du Roi. 

Le poète Rogeret joignait à son talent de versificateur 
celui de musicien. A la fois trouvère et ménestrel , il ac- 
compagnait ses chants en jouant de la vielle , instrument 



(1) Dans son Recueil de l'origine de la langue et poésie fran- 
çaises, ryme et romans; plus, les noms et sommaires des œuvres 
de 127 poètes françois vivants avant Van i3oo, Paris, Pâtisson, 
i58i , in-4<>. 



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187 



fort en vogue au XIII e siècle. Ce fait nous est confirmé 
par ce vers d une de ses ballades : 

« Por H (pour lui) faz sonner ma vièle. » 

Dans les manuscrits du marquis de Paulmy ( aujour- 
d'hui déposés à la bibliothèque de l'Arsenal ) et dans 
ceux du savant La Curne de Sainte-Palaye , et de Clai- 
rambaut , on a trouvé une chanson de Rogerin de Cam- 
bray qui commence ainsi : 

Nouyele amour qui si m'agrée. 

Il n'y a pas grande variété de pensées dans les vers 
qu'on cite de Roger; il roule constamment dans le même 
cercle d'idées; il répète sans cesse qu'il ne saurait chan- 
ter autre chose que les louanges de sa dame, toute in- 
grate qu'elle est. C'est le refrain de la plupart de ses 
chansons (t). 

(l) M. bl. Bib. mss. cot. 43. (Tableau historique des gens de let- 
tres, par l'abbé De Longchamps. Paris, 1770 , t. VI, p. 276-277.) 



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188 




Roix de Cambray vivait en Fan i3oo ; ce trouvère fut 
assez fécond ; il a composé une foule de petits poèmes , 
d'un esprit passablement mordant, parmi lesquels on re- 
marque une Satire contre les ordres monastiques , qu'on 
trouve dans les manuscrits de la bibliothèque du Roi , 
n° 7218, et qui commence par ces deux vers : 

Si le Roix de Cambrai veut 
Le siégle si bon comme il fust. 



Quoiqu'assez virulente, cette pièce est moins forte que 
celle du même tems connue sous le titre de : Complainte 
de Jérusalem contre la cour de Rome. 




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189 



On cite encore parmi les opuscules rimés de Roix de 
Cambray : 

i° Li A, B , C,par éhivoques, et li signification des let- 
tres en vers. 

Cette facétie , dans le goût du teins , se rapproche des 
rébus qui , même à cette époque , portaient déjà le nom 
de réhus de Picardie. 

2° Li Ave Maria , en Roumans ( c'est-à-dire en langue 
vulgaire). 

Outre Roix de Cambray, il y a deux trouvèies qui ont 
écrit un Ave Maria en vers français : ce sont Rutebœuf et 
Baudouin de Condé. Lfs librairies des fils du Roi Jean 
possédaient deux manuscrits sous ce titre ; ils sont signa- 
lés dans la Bibliothèque Protypographique { Paris , i83o , 
in-4°) publire par M. Barrois , riche et savant biblio- 
phile de Lille : le premier, sotis le n° 74 1 , indique « ung 
» gros livre en parchemin couveit de cuir blanc , inti- 
» tulé au dehors : Le Ave Maria , començant au second 
» feuillet , En main, et au dernier : et de tout ce. » 

Le deuxième signale, sous le n* i683 : « un autre 
» grant volume couvert de cuir blancq , deux cloans et 
n cincq boutons de léton sur chacun costé historié et 
» intitulé : L'Ave Maria , comen chant au second feuil- 
» let : En main ains le doit-od visiter ; et finissant au 
» der renier par : Gabriel fut de Dieu saluée. » Il se 
pourrait qu'un ou peut-être ces deux poèmes fesant par- 



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tie de la bibliothèque des ducs de Bourgogne fussent des 
copies de celui de Roix de Cambrai. 

3° Vie de Saint-Quentin. 

Cette légende sacrée du saint patron du Vermandois 
est en forme de cantiques, et paraît avoir été composée 
vers l'époque où toute la contrée retentissait encore du 
bruit des miracles arrivés lors delà lévation du corps 
du saint qui eut lieu Tan 1229. 

4° C est de le mort de nostre seigneur. (Espèce de poè- 
me sur la Passion.) Alors et depuis ce sujet a souvent été 
traité en vers par les écrivains les plus populaires. C'est 
peut-être celui qui a fourni dans le moyen-âge le plus 
grand nombre de poèmes. 

5° La descrission des religions. 

Cette dernière pièce pourrait bien n'être rien autre 
chose que la satyre dont il a été question d'abord. 

Suivant l'usage des poètes de son tems , Roix de Cam- 
bray, comme le Roix Adenez , porta toute sa vie le titre 
de Roi qu'il avait gagné dans un concours de poésie , ou 
Puy £ Amour du pays. Son no m. ter mine assez bien la 
petite pléiade des trouvères cambrésiens ; on ne pouvait 
mieux faire que d'en clore la liste par un poète cou- 
ronné. 




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J91 



CONCLUSION. 



Tels sont les titres littéraires que des recherches conscien- 
cieuses nous ont mis à même de produire en faveur des poètes 
Cambrésiens du XIII e siècle ; nous ferons voir bientôt que les 
trouvères Artésiens et Flamands de la même époque étaient 
plus nombreux encore et non moins féconds : ce faisceau de 
noms , la plupart glorieux , soutenus par des preuves irrécu- 
sables, montrera dans quelle atmosphère poétique et chevale- 
resque vivaient nos pères ; combien leur caractère subtil , iro- 
nique, joyeux, ami des dames et de la bonne chère, des 
danses et de la chanson , était loin de cet esprit si lourdement 
mercantile , si gravement mystique, si pauvrement intelligent , 
que leur inculqua la pesante domination espagnole dont les 
dernières traces ne sont pas encore parfaitement effacées dans 
certaines classes de la population. Quiconque prend part à 
l'honneur littéraire de nos provinces du Nord , ne verra pas, 



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je pense , sans quelqu'intérét , ces titres de noblesse pour 
ainsi dire réunis ; qui ne sera fier d'appartenir à une contrée 
dont les habitans avaient déjà si généralement la tête poétique, 
alors que tant d'autres étaient encore plongées dans les ténè- 
bres de la barbarie ? Pour moi , j'avouerai ingénument que 
j f ai ressenti une émotion , puérile peut-être , mais délicieuse 
du reste , en retrouvant dans les œuvres d'hommes de mon 
pays , presqu' oubliés depuis six cens ans , les idées-mères des 
contes les plus piquans du croustilleux Bocace , de la gente 
reine de Navarre , et de ce bon La Fontaine , regardé par les 
modernes comme inimitable , mais qui sut , lui , si bien et si 
souvent imiter les anciens. 





193 





) 












Pagei 






V. 






. VII. 






1 . 






. 45. 






. ibid. 






. 72. 






. 7 5. 






. 76. 






. 82. 






. 85. 






. io3. 






. 109. 






. 112. 






• "7- 






. 123. 






. 126. 






143. 






. i56. 






. i 7 5. 






176. 






. 177. 






. 180. . 






186. 






188. 






. 191. 






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